C. DELPHY - Que veulent vraiment les blancs ? Caste et classe en France

Made­moi­selle vous pro­pose en ligne, le texte de la con­férence don­née le 20 février dernier par la soci­o­logue fémin­iste Chris­tine Del­phy, dans le cadre de la semaine anti-coloniale.

Et tant que nous y sommes, prof­i­tons en pour annon­cer la sor­tie très prochaine de son livre «  Un uni­ver­sal­isme si par­ti­c­ulier Fémin­isme et excep­tion française - 1980-2010″, aux éditions Syllepse.

QUE VEULENT VRAIMENT LES BLANCS ?

Caste et classe en France

Par Chris­tine Delphy.

La ques­tion que je pose ici, c’est celle des cam­pagnes d’opinion et des loi ou propo­si­tions de loi anti-musulmanes en France ; qui com­men­cent apparem­ment en 89 avec la pre­mière affaire du foulard, mais en fait bien avant par une dénon­ci­a­tion per­ma­nente depuis au moins trente ans du dan­ger que représente l’islam, en France en Europe et dans le monde, dénon­ci­a­tion bien doc­u­men­tée par Thomas Del­tombe1. Où veu­lent en venir les autres, qui sont mes con­génères : les non-musulmans, les « de souche », les Blancs bref, les vrais Français ?

La façon dont je l’aborde peut-elle expli­quer le racisme anti-musulman dans le reste de l’Europe ? Dans la mesure où je fais la part belle aux caté­gories créées dans la colonie française d’Algérie, il sem­ble a pri­ori que non. Mais outre que j’invoque d’autres fac­teurs, com­muns à toute l’Europe, et que ces caté­gori­sa­tions sont, dans leur principe de hiérar­chi­sa­tion entre colonisa­teurs et autochtones, typ­iques de la coloni­sa­tion ; outre que qua­si­ment tous les pays européens ont colonisé des ter­ri­toires au cours des 19è et 20è siè­cles, je pense que le mod­èle ici présenté peut don­ner des pistes pour com­pren­dre le racisme dans d’autres pays.

Ce caveat fait, je voudrais com­mencer par cette cita­tion d’un M. Le Vigan. Ce Mon­sieur dit au moyen d’un blog :

« Houria Bouteldja de l’association Les Indigènes de la République écrit : « Aussi douloureux que cela puisse être ressenti par les écorchés du dra­peau et les thu­riféraires d’une France éter­nelle et gauloise, nous trans­for­mons la France. En d’autres ter­mes, elle aussi, s’intègre à nous. Certes en y met­tant le temps, mais nul besoin d’une con­spir­a­tion fomen­tée par les masses arabo-négro-berbères, ni d’un quel­conque com­plot ourdi par des cel­lules dor­mantes de barbus-le-couteau-entre-les-dents. La France ne sera plus jamais comme dans les films de Fer­nan­del. Notre sim­ple exis­tence, dou­blée d’un poids démo­graphique relatif (1 pour 6) african­ise, ara­bise, berbérise, créolise, islamise, noirise, la fille aînée de l’Église, jadis blanche et immac­ulée, aussi sûre­ment que le sac et le ressac des flots polis­sent et repolis­sent les blocs de granit aux pré­ten­tions d’éternité » (19 sep­tem­bre 2009).

M. Le Vigan ajoute : Ces pro­pos provo­ca­teurs ne font en fait que dire ce qui se passe vrai­ment. Ils ne sont pas une men­ace, ils dis­ent le vrai…. L’ennui c’est que la nou­velle que nous annonce Mme Bouteldja n’est pas bonne : c’est la fin d’une France européenne. »

Voici apparem­ment la préoc­cu­pa­tion d’une grande par­tie de la France : grande com­ment ? Telle est la ques­tion. Assez grande pour être cour­tisée avec suc­cès par Nico­las Sarkozy. Et pour inclure des per­son­nes qui, sans voter pour le FN ou l’UMP,  sont sen­si­bles à cette ques­tion, mais qui, comme la droite, et encore plus que la droite, hési­tent à la for­muler directe­ment, et utilisent beau­coup d’alibis et de sub­terfuges pour jus­ti­fier leur refus d’accepter comme des conci­toyens à part entière les descen­dants de pop­u­la­tions colonisées.

Les ali­bis sont de plusieurs ordres, mais prin­ci­pale­ment, ces derniers temps, en appel­lent à deux thèmes prin­ci­paux  : la peur de l’islam et la défense des « droits des femmes » ( par­don, de « La » femme). Ali­bis certes, mais qui ne nais­sent pas de rien.

En effet, dans cer­taines colonies, la reli­gion des autochtones réduits au statut de sujets a été érigée en ligne prin­ci­pale de démar­ca­tion entre les dom­i­nants et les dom­inés, entre les colonisa­teurs et les colonisés.

En Algérie en par­ti­c­ulier. Peut-être parce que l’islam était, bien avant la coloni­sa­tion du Maghreb par la France, un mau­vais objet et déjà une ligne de démar­ca­tion entre Eux et Nous. La pre­mière péri­ode du stig­mate va de la recon­quête espag­nole, au tour­nant de l’an mil, jusqu’à la con­quête française de l’Algérie. Le monde arabo-musulman est vu comme un con­cur­rent, c’est en ter­mes de rival­ité mil­i­taire et poli­tique que l’Occident s’affronte à lui, et se définit par cet affrontement.

La deux­ième péri­ode s’ouvre en 1830 avec la con­quête et la coloni­sa­tion de l’Algérie par la France. L’image de l’islam, la nature du stig­mate changent rad­i­cale­ment. Les Musul­mans ne sont plus les rivaux d’avant, représen­tés par le sul­tan ottoman et ses fastes ou par les pirates bar­baresques dont il faut défendre la côte méditer­ranéenne. A l’opposé de ces images finale­ment assez glo­rieuses, ils sont incar­nés par un peu­ple con­quis, dépos­sédé, dirigé, humilié, un peu­ple auquel les autorités mil­i­taires et admin­is­tra­tives mais aussi les sim­ples colons peu­vent infliger n’importe quel traite­ment. Un peu­ple qui a été trans­formé en une masse d’ouvriers agri­coles et de domes­tiques, et qu’on enferme le soir dans ses « gour­bis », un mot qui en français con­tem­po­rain est devenu syn­onyme -- on se demande pourquoi ?-- de taudis.

L’islam sera donc réin­ter­prété par les vain­queurs comme la reli­gion mais plus large­ment la cul­ture des vain­cus ; et c’est dans cette cul­ture qu’il fau­dra trou­ver les raisons de leur sub­ju­ga­tion et de leur abaisse­ment, car le/la dominé.e est tou­jours respon­s­able de la dom­i­na­tion qu’il/elle subit. Cette nou­velle inter­pré­ta­tion puis­era aussi dans les théories raciales dites mod­ernes qui appa­rais­sent avec la coloni­sa­tion de l’ensemble de l’Afrique et de l’Orient.

Dans une troisième péri­ode, plus d’un siè­cle après les con­quêtes colo­niales, appa­rais­sent de nou­veaux griefs con­tre l’islam, griefs qui ne vien­nent pas du fond du Moyen-Age européen, ni du siè­cle et demi de coloni­sa­tion française et anglaise au Maghreb et au Machrek, mais de la poli­tique inter­na­tionale et plus pré­cisé­ment améri­caine. Plus pré­cisé­ment encore, des entre­prises de ce que Michel War­chawski appelle la recoloni­sa­tion du monde.

On pensera aux atten­tats du 11 sep­tem­bre. Mais il ne faut pas oublier les guer­res anti-arabes qui précè­dent ces atten­tats: l’expédition de Suez ; la pre­mière guerre du Golfe, en 1991 ; la guerre d’Afghanistan en 2001 ; l’invasion de l’Irak en 2003.

Com­ment les Franco-anglais–américains expliquent-ils ces guer­res d’agression ? Les Améri­cains ont certes décrété « axe du mal » le monde musul­man. Mais avait-on besoin, dans l’hexagone, d’une telle représen­ta­tion pour réguler les rap­ports entre pop­u­la­tions ? Non. Elle tombe sur un ter­reau prop­ice, et elle tombe à pic pour gal­vaniser le racisme; en effet d’une part les vic­times de celui-ci protes­tent de plus en plus, d’autre part la com­mis­sion européenne leur donne rai­son, et édicte en 2000 une direc­tive con­tre les dis­crim­i­na­tions raciales, direc­tive à laque­lle la France va faire sem­blant d’obéir en 2008.

Mais les Français avaient déjà, en 130 ans de coloni­sa­tion, élaboré leur pro­pre divi­sion du monde entre les bons et les méchants, ou plutôt entre les bons et les mauvais.

En effet, dès la coloni­sa­tion de l’Algérie, la reli­gion des autochtones devient le pré­texte à leur inféri­or­ité de fait. Cette reli­gion, le droit, les cou­tumes et la façon de vivre qui lui sont asso­ciées, toute cette cul­ture au sens anthro­pologique du terme, expri­ment aux yeux colo­ni­aux une inféri­or­ité morale ; et celle-ci jus­ti­fie l’infériorité de fait con­stru­ite par les mul­ti­ples mécan­ismes formels et les pra­tiques informelles qui con­stituent la dom­i­na­tion (n’importe quelle dom­i­na­tion). Musul­man devient un mot de code pour indigène. La Cour d’appel d’Alger 1903 le dit claire­ment : « le terme musul­man n’a pas un sens pure­ment con­fes­sion­nel, mais désigne au con­traire l’ensemble des indi­vidus d’origine musul­mane qui, n’ayant point été admis au droit de cité, ont néces­saire­ment con­servé leur statut per­son­nel musul­man, sans qu’il y ait lieu de dis­tinguer s’ils appar­ti­en­nent ou non au culte mahomé­tan. (c’est moi qui souligne).» Ainsi, ce qui est désigné par le mot « Musul­man » ou plus large­ment « Indigènes » dans l’Algérie colo­niale, c’est en théorie le fait d’être régi, pour ce qui con­cerne le droit civil, par les règles coraniques (ou mosaïques pour les indigènes juifs). Mais de cette régu­la­tion des affaires famil­iales par un droit dif­férent du droit com­mun français découle un statut : absence de citoyen­neté, statut donc de sujet, lib­ertés restreintes (code pénal indigène) ; et ce statut est en fait établi ou régi par la descen­dance, et non par la croy­ance ou la pra­tique religieuses.2

L’islam est donc vu par les colonisa­teurs comme une reli­gion mais aussi comme une culture—ce qui est une vision soci­ologique ; mais, et c’est là que les choses se gâtent, cette cul­ture est attachée au groupe d’une façon biologique. En effet, en par­lant d’une orig­ine musul­mane, les juges font appel à l’idée d’un ancêtre com­mun. Les Musul­mans sont donc la descen­dance de cet ancêtre orig­inel, ils for­ment une lignée ; leur sup­posée ascen­dance com­mune est cen­sée fonder une par­enté réelle : une simil­i­tude de type biologique  entre toutes les per­son­nes qui la parta­gent. Ces notions de descen­dance d’un ancêtre com­mun sont pré­cisé­ment con­sti­tu­tives des con­cepts d’ethnie ou de race. La reli­gion devient donc un mot de code pour désigner une race (ou une eth­nie, qui veut dire la même chose), pour par­ler de la race de ceux qu’on appelle de façon inter­change­able –ce qui est logique dans cette vision -- « Musul­mans » ou « Arabes ».

Ainsi con­sid­éré, l’islam est hérédi­taire ; il est créé lors de la repro­duc­tion biologique du groupe. Il devient la ligne de partage entre deux groupes, eux aussi hérédi­taires bien sûr. Or que sont, dans la théorie soci­ologique, des classes hérédi­taires ? Ce sont des castes. C’est ainsi que par trans­mu­ta­tion de l’islam de reli­gion en car­ac­tère biologique hérité, sans qu’il soit néces­saire de par­ler de races un sys­tème de castes raciales est offi­cielle­ment créé en Algérie.

Que sont les castes ? L’auteur améri­cain, William Lloyd Warner3, qui le pre­mier a util­isé le mot pour la soci­olo­gie des pays indus­tri­al­isés, les définit comme des classes entre lesquelles il y a moins de pos­si­bil­ité de mou­ve­ment qu’entre les classes. Ainsi, pour aller vite, une fille d’ouvrière aura des chances d’accéder à la classe petite-bourgeoise, bien que moins qu’une autre non orig­i­naire de la classe ouvrière ; mais en revanche, une fille née dans la caste des Arabes restera dans cette caste sa vie durant. Et c’est là que le dis­tinc­tion entre castes et classes devient intéres­sante : en effet, comme on ne man­quera pas de se récrier, la jeune Arabe pourra cepen­dant, alors que sa mère était pro­lé­taire, s’élever dans la classe petite-bourgeoise. Mais elle gardera toute sa vie le stig­mate de caste. Les castes recoupent en grande par­tie les classes : ainsi, l’immense majorité d’une caste inférieure se retrouve dans la classe inférieure. Mais elles ne les recoupent pas entière­ment : ainsi, un petite-bourgeoise arabe est inférieure à une petite-bourgeoise blanche, comme une pro­lé­taire arabe ou noire est inférieure à une pro­lé­taire blanche. Lloyd Warner com­pare les castes à une ligne qui divise la société de façon ver­ti­cale tan­dis que les classes la divisent de façon ver­ti­cale. Cette représen­ta­tion graphique n’importe que dans la mesure où on ne pourra dire que les castes ont dis­paru que le jour où leurs lignes se con­fon­dront totale­ment avec les lignes de classe ; pré­ten­dre que c’est déjà le cas, comme pré­ten­dre que les lignes de genre ont dis­paru, c’est nier que les femmes sont con­cen­trées du point de vue de leur métier pro­pre dans la classe inférieure et qua­si­ment absentes de la classe la plus haute ; et nier aussi qu’ elles occu­pent le bas de chaque classe. Bref, nier l’existence des castes exige de faire fi de hiérar­chies qui tout en se com­bi­nant avec le sys­tème de classes ne peu­vent pas y être réduites.

Dans ce sys­tème de castes raciales -- qui par ailleurs se com­bine aussi avec le sys­tème de castes de genre -- d’un côté de la ligne, les Français ou ceux qui peu­vent le devenir : les étrangers d’hérédité européenne. De l’autre les sujets de la puis­sance (que celle-ci soit la monar­chie, l’Empire ou la République). Des « infrac­tions spé­ciales à l’indigénat non prévues par la loi française »4 s’accumulent après la capit­u­la­tion : de 3 en 1830 elles sont plus de 30 en 1881, et con­stituent un « code de l’indigénat ».

En théorie, à par­tir d’un senatus-consulte de Napoléon III en 1865, il est pos­si­ble pour les indigènes musul­mans et juifs de devenir citoyens, s’ils aban­don­nent leur « statut per­son­nel », c’est-à-dire le droit coranique ou le droit mosaïque qui règ­lent les matières famil­iales, mariage et héritage. Mais même quand un homme -- car ce n’est pas pos­si­ble pour une femme -- est prêt à aban­don­ner le statut coranique et les cou­tumes qui le dis­tinguent du code civil français, l’administration le lui refuse. En revanche à la même époque la nat­u­ral­i­sa­tion d’une 3è caté­gorie de pop­u­la­tion présente en Algérie devient automa­tique : celle des « étrangers », espag­nols, ital­iens, mal­tais ; puis celle des Juifs indigènes par le décret Crémieux. Dès lors, il ne reste plus, d’indigènes, que les Musulmans.

Entre 1830 et 1962, date de l’indépendance, diverses ten­ta­tives d’élargir les droits des indigènes seront faites ; mais elles se heurteront toutes à l’opposition farouche des « Français d’Algérie ».

Avec la fin de la 2è guerre mon­di­ale, les Améri­cains exi­gent que l’Europe qu’ils ont sauvée en finisse avec son traite­ment des colonies car ce traite­ment leur a coûté cher en défec­tions vers les Japon­ais des Asi­a­tiques colonisés ; les Anglais, Français et Hol­landais sont obligés de revoir leur copie par la force de leur puis­sant allié. Mais même alors, les choses ne changent que très lente­ment dans les colonies françaises, et par­ti­c­ulière­ment en Algérie. En 1944 le « statut pénal de l’indigène » est sup­primé, les mêmes tri­bunaux trait­ent indigènes et colons. En 1946, la citoyen­neté est accordée à tous les nationaux et en 1947, deux col­lèges élec­toraux sont créés. Si les hommes indigènes ont des droits poli­tiques, puisqu’ils votent dans un col­lège séparé (ce qui donne aux voix blanches 5 fois le poids des voix indigènes), il faut bien les dis­tinguer des Français à part entière ou « Français de souche européenne » : le terme indigène est rem­placé par celui de « Français musul­man ». En 1956, le dou­ble col­lège est dis­sout, et en 1958 le droit de vote est accordé aux femmes musul­manes. Mais il est déjà trop tard : la guerre dure déjà depuis 4 ans, et va se ter­miner avec l’indépendance dans 4 autres années.

Il faut noter ici que les acteurs de cette ter­ri­ble guerre sont aujourd’hui encore, pour une bonne par­tie, sur le ter­ri­toire français métropolitain :

--d’une part les anciens con­scrits, les « petits gars du con­tin­gent » -- plus de 300.000 personnes ;

--d’autre part les pied-noirs et leurs descen­dants rap­a­triés en 1962—environ un mil­lion. Ils se conçoivent comme dépos­sédés de sa terre natale -- l’Algérie -- par les Arabes, des êtres qu’ils avaient appris à con­sid­érer comme inférieurs. De plus, parmi les pied-noirs rap­a­triés, on compte une majorité de Juifs (dits tan­tôt ori­en­taux, tan­tôt sépha­rades) ; ils descen­dent des juifs autochtones d’Algérie, qui étaient des indigènes, comme les Musul­mans, avant le décret Crémieux. Les grands-parents de ces pied-noirs furent trans­for­més en citoyens français alors que leurs con­génères musul­mans restaient des indigènes ; mais ils ne con­quirent pas seule­ment la fin de leur statut d’indigène ; con­quérant le statut des colons, ils con­quirent les mêmes droits que ceux-ci sur les Musulmans.

--enfin des Algériens, ayant ou non la nation­al­ité française, immi­grés en métro­pole après la guerre d’indépendance, ayant fait la guerre d’un côté ou de l’autre, et leurs descen­dants nés en France et Français de plein droit, une pop­u­la­tion qui excède large­ment le million.

C’est donc en tant que caste inférieure que les Français de métro­pole ont connu les Arabes. L’islam, conçu comme hérédi­taire, est censé con­stituer la matrice de cette « race ». Aux Français Blancs, qui voient cette pop­u­la­tion comme fon­da­men­tale­ment dif­férente d’eux, depuis le début des temps, et jusqu’à la fin des temps, qu’importent les dis­cus­sions sci­en­tifiques sur la notion de « race » ? Les blogs sont pleins de cette per­cep­tion vécue sur le mode de l’évidence –le même mode sur lequel est perçue la « dif­férence des sexes »-- d’une dif­férence naturelle, inef­façable, con­sti­tu­tive de l’être dans tous ses traits, y com­pris les plus infimes.

Les castes du sys­tème colo­nial sont ainsi recon­sti­tuées en métro­pole, certes à des fins clas­siques d’exploitation ; mais à la dif­férence de l’exploitation « sociale » ou cap­i­tal­iste « sim­ple », elles s’appuient sur une caté­gori­sa­tion et donc une per­cep­tion raciales, qui sont elles mêmes héritées de la sit­u­a­tion colo­niale à laque­lle la péri­ode actuelle suc­cède sans hia­tus idéologique, et ce d’autant moins que les liens ont tou­jours été ser­rés entre les deux ter­ri­toires, l’Algérie et la métro­pole, pen­dant la coloni­sa­tion. On s’en aperçoit à la con­stance de la ter­mi­nolo­gie, tous les Arabes étant con­sid­érés comme musul­mans quelle que soit leur reli­gion, et les Blancs retrou­vant avec bon­heur l’expression « Français de souche » qui n’avait jamais vrai­ment disparu.

Devant le refus réitéré de les traiter en égaux, les descen­dants des immi­grés maghrébins se révoltent, de mul­ti­ples façons : de toutes les façons. Mais devant l’échec, encore à ce jour attesté, on voit appa­raître des symp­tômes bien con­nus des soci­o­logues : en effet com­ment inter­préter la « réis­lami­sa­tion » ? Sinon comme ce phénomène bien connu   en soci­olo­gie de « retourne­ment du stig­mate »? Des per­son­nes sont appelées musul­manes en rai­son de leurs orig­ines, et ce terme est util­isé avec les con­no­ta­tions qu’il avait dans la péri­ode colo­niale, afin de les faire appa­raître comme moins citoyennes que les autres, de les ren­voyer à un statut inférieur d’indigènes. Appliqué à des per­son­nes qui sont de jure des citoyens égaux, ce traite­ment sus­cite un com­porte­ment de rébel­lion dont l’une des man­i­fes­ta­tions est de revendi­quer la « dif­férence infâ­mante » et d’abord de revendi­quer la dif­férence tout court : « Vous me traitez comme dif­férent, je vais me mon­trer dif­férent ». Ces man­i­fes­ta­tions n’excluent nulle­ment la recherche de voies clas­siques, poli­tiques, pour par­venir à l’égalité de traite­ment. De plus la réis­lami­sa­tion elle-même, quand elle se pro­duit, est à la fois la recherche d’une com­mu­nauté autre que la com­mu­nauté nationale qui exclut, et une façon de pren­dre la loi au pied de la let­tre et de deman­der l’application de la laïc­ité : de l’acceptation de toutes les reli­gions sans préférence pour aucune. Ainsi la reven­di­ca­tion islamique est à la fois affir­ma­tion d’une spé­ci­ficité et reven­di­ca­tion d’une égal­ité de traite­ment. Le port de vête­ments comme le foulard ou le niqab n’a pas non plus un sens uni­voque : comme l’ensemble de la réis­lami­sa­tion, il revendique à la fois une spé­ci­ficité –« je suis musul­mane »—et une com­mu­nauté –« comme vous, j’ai une reli­gion, et comme la vôtre elle mérite le respect ».

Devant ces man­i­fes­ta­tions, la société dom­i­nante fait sem­blant de s’étonner. Soit elle nie qu’elle exerce la moin­dre dis­crim­i­na­tion, soit elle admet que certes, il peut y avoir des dis­crim­i­na­tions, oui, il peut y en avoir. Bon, mais ça veut dire qu’il peut ne pas y en avoir, non ? C’est ainsi qu’écrivent les jour­nal­istes. La per­sonne dom­i­nante fait sem­blant de croire que la dis­crim­i­na­tion, les insultes, sont un risque sta­tis­tique. Elle fait sem­blant d’y voir des acci­dents : on peut y échap­per. Elle se demande pourquoi ces gens s’énervent. Elle ne com­prend pas que sa blague est la 10è du jour, la cen­tième de la semaine, et que la per­sonne qui l’écoute a déjà 33 ans de blagues der­rière elle. Les dom­i­nants trou­vent ceux qui ne rient pas à la blague sus­cep­ti­bles, voire « paranoïaques ».

Même quand il admet que cette pop­u­la­tion peut avoir des griefs, le groupe dom­i­nant pré­tend ne pas com­pren­dre pourquoi cette pop­u­la­tion est en colère. Rien n’excuse aux yeux de la société dom­i­nante les com­porte­ments de la pop­u­la­tion dis­crim­inée. Celle-ci devrait garder, face aux dis­crim­i­na­tions, le calme et le sourire d’une pop­u­la­tion « nor­male » : d’une pop­u­la­tion non soumise à des « blagues » hila­rantes, non per­sé­cutée par des injus­tices, non lassée par la répéti­tion des blagues et des injus­tices. Ces attentes de la société dom­i­nante sont déraisonnables ; elles mon­trent que cette société dom­i­nante feint seule­ment de recon­naître l’existence des dis­crim­i­na­tions. Sinon, pourquoi ferait-elle sem­blant de ne pas com­pren­dre l’effet sur un être humain de l’injustice et de l’humiliation chaque jour de leur vie ? Puisqu’elle le com­prend très bien quand il s’agit d’elle ? Si elle ne le com­prend pas s’agissant de cette autre pop­u­la­tion, cela ne peut sig­ni­fier qu’une chose : elle fait sem­blant de recon­naître qu’il existe des dis­crim­i­na­tions, mais en fait, elle ne les con­sid­ère pas comme des dis­crim­i­na­tions, c’est-à-dire comme injustes ; elle les con­sid­ère comme nor­males, adéquates : justes, quand elles s’appliquent à cette population-là.

En réal­ité, devant les man­i­fes­ta­tions qui parais­sent défier la ver­sion française de l’intégration, devant la reven­di­ca­tion islamique, la société française est poussée dans ses retranche­ments. Prenons pour exem­ple la dernière perle d’Eric Besson : il ne compte pas se con­ver­tir à l’islam car, dit-il, « je suis trop attaché au car­ac­tère laïc de notre république ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’un min­istre ne peut pas avoir de reli­gion ? Quid de Chris­tine Boutin ? Qu’un citoyen ne peut avoir de reli­gion ? Quid alors de la loi de 1905 dont le pre­mier arti­cle garan­tit la lib­erté de con­science et le libre exer­cice pub­lic des cultes ?

Beau­coup voient la réis­lami­sa­tion comme une erreur stratégique des descen­dants d’immigrés : ce ne serait pas la bonne façon de lut­ter con­tre leur statut inférieur. Mais on peut se deman­der si, en provo­quant des débats comme celui sur le foulard, sur la « burqa », sur l’identité nationale, ces descen­dants ne met­tent pas au con­traire le nez de la société française dans ses con­tra­dic­tions, des con­tra­dic­tions qui seront de plus en plus inten­ables ; qui poussent par exem­ple cette société à redéfinir la laïc­ité comme syn­onyme de l’athéisme. L’athéisme, dans cette nou­velle ver­sion de la laïc­ité, deviendrait une oblig­a­tion citoyenne. Ceci con­tre­vient totale­ment à la Con­sti­tu­tion, mais aussi à la Con­ven­tion européenne des droits humains, mais aussi à toutes les con­ven­tions inter­na­tionales sur les droits fon­da­men­taux. Et tout sim­ple­ment à la laïc­ité de la loi de 1905 elle-même. Car un athéisme oblig­a­toire ne serait-il pas une nou­velle reli­gion d’Etat ?

Autre con­tra­dic­tion : l’islam est con­stam­ment défini comme une reli­gion qui ne con­naît pas la dis­tinc­tion entre le tem­porel et le spir­ituel, et qui si on la laisse se déchaîner, va for­cé­ment don­ner nais­sance à une idéolo­gie total­i­taire qui « mélangerait  » la poli­tique et la reli­gion, au lieu de les tenir bien séparés, comme nous le faisons, nous qui répé­tons aux Musul­mans que la reli­gion appar­tient au « privé », et même à « l’intime », sans d’ailleurs jamais définir ces termes.

Car il est con­stam­ment entendu que les Blancs au con­traire con­nais­sent ces dis­tinc­tions et s’y tien­nent quelles que soient leurs croy­ances. Mais alors, com­ment com­pren­dre toutes ces funérailles nationales qui se déroulent à Notre Dame de Paris  (une grande église catholique)? Com­ment com­pren­dre que per­sonne n’ait protesté quand Chris­tine Boutin a fondé le 26 juin 2009 le « parti chrétien-démocrate » ? Qu’elle ait été au con­traire félic­itée par ces parangons de la laïc­ité, J. P. Raf­farin et A.Juppé ? Com­ment com­pren­dre que le prési­dent de la République soit chanoine de Latran ? Com­ment com­pren­dre que Bay­rou puisse se déclarer chré­tien à la télévi­sion sans que per­sonne ne le traite d’Ayatollah ? Que le regroupe­ment le plus impor­tant du par­lement européen soit le parti pop­u­laire européen, ouverte­ment démocrate-chrétien, et dont l’UMP fait par­tie ? Com­ment com­pren­dre la présence aux élec­tions régionales de mars 2010 de « listes chré­ti­ennes » ?. (Imag­i­nons ce qui se serait passé si une « liste musul­mane » avait été déposée).

photo C. Delphy.

Com­ment com­pren­dre que la société dom­i­nante qui se réclame de la lib­erté de con­science, veuille inter­dire toute croy­ance autre que l’athéisme, dans le même temps qu’elle assim­ile le chris­tian­isme à un sim­ple trait cul­turel, mais un trait cul­turel qui défini­rait l’identité nationale ? Com­ment com­pren­dre que se rejoignent dans la dénon­ci­a­tion de l’islam, tan­dis qu’ils évitent de s’affronter entre eux, les nos­tal­giques du catholi­cisme reli­gion d’Etat d’une part et d’autre part les adver­saires déclarés de toute reli­gion, mais qui doivent pour l’instant faire de grands détours pour ne pas voir les nom­breuses églises qui sont sur leur chemin et n’ont rien de privé, encore moins d’intime ?

Toutes ces dis­putes et débats ont abouti à un océan de con­tra­dic­tions qu’on ne peut plus déchiffrer, ni même organ­iser logique­ment, à une bouil­lie où une vache perdrait son veau.

Je ne par­lerai pas ici des argu­ments con­tre le foulard et con­tre la « burqa », ni de la con­ver­sion au fémin­isme de per­son­nes aussi inat­ten­dues dans ce domaine que la total­ité des hommes poli­tiques, tout à coup préoc­cupés de la dig­nité de « La » femme. Je lirai seule­ment ce petit mot envoyé au Monde par Nancy Hus­ton, et qui résume, ou devrait résumer l’opinion de toutes les fémin­istes : « Je ne dois pas être la seule à avoir éclaté de rire en lisant … que l’égale dig­nité homme-femme fig­ur­erait, selon l’UMP, au pre­mier rang des principes fon­da­men­taux de l’identité nationale ». Je pense que ces con­ver­sions subites, ces débats et com­bats sont tous des épiphénomènes de la volonté de main­tenir un sys­tème de castes. Et celui-ci dépend, pour sa légitim­ité morale, de la dia­boli­sa­tion de l’islam et de toutes ses man­i­fes­ta­tions. L’islam est util­isé exacte­ment comme au temps de la colonie, comme repous­soir, mar­que de non-appartenance à la com­mu­nauté nationale.

Le deux poids deux mesures, le côté ouverte­ment anti-immigrés du débat sur l’identité nationale a con­damné ce dernier en présen­tant une ver­sion trop car­i­cat­u­rale du refus de pleine citoyen­neté. Mais cela ne sig­ni­fie pas que sur le moyen et le long terme, il n’atteindra pas son but : libérer la parole raciste, ren­dre de plus en plus dici­ble ce refus d’une par­tie de la pop­u­la­tion française d’accepter une autre par­tie de la pop­u­la­tion sur des bases d’égalité réelle, et pas seule­ment formelle. Car ce qui est en jeu, ce n’est pas le ren­voi dans leurs pays d’origine des descen­dants d’immigrés : leur pays, c’est la France. Ce qu’on leur refuse, ce n’est pas d’être ici ; mais d’y être chez eux, et de s’y con­duire comme chez eux. Ce n’est pas leur présence qui, con­traire­ment aux apparences, fait prob­lème : c’est leur statut. Ce qu’on veut légitimer, c’est leur statut de sous-citoyens. Mais le but de main­tenir en vie un sys­tème de castes entre en con­flit avec les normes démoc­ra­tiques. De ces deux dynamiques, on ne peut pas prévoir laque­lle pré­vau­dra5.

Chris­tine Del­phy, 18 mars 2010.


(Cette con­férence a été pronon­cée à: « La France d’aujourd’hui en débat », Semaine anti-coloniale, le Samedi 20 février 2010, Salle Jean Dame, 17 rue Leopold Bel­lan, 75002 Paris)

1 Thomas Del­tombe, L’islam imag­i­naire : la con­struc­tion médi­a­tique de l’islamophobie en France (1975-2005), Paris : La Décou­verte, 2005.
2 Todd Shep­ard, « Une république française « post colo­niale », mis en ligne le 18.11.2006.
3 William Lloyd Warner, The Emer­gent Amer­i­can Soci­ety, Yale Uni­ver­sity Press, 1967.
4 Charles André Ageron, Les Algériens musul­mans et la France(1871-1919), Paris, PUF, 1968, Vol.1, p.171.
5 On peut se deman­der si ce qui a été présenté, et qui lie le statut actuel des « descen­dants des colonisés » au statut de leurs ascen­dants dans un ter­ri­toire colonisé, peut expli­quer le racisme anti-turc en Alle­magne, et plus générale­ment le racisme anti-musulman dans des pays européens qui n’ont pas colonisé des ter­ri­toires musul­mans, et qui par­fois, comme les pays scan­di­naves, n’ont colonisé aucun ter­ri­toire. Il est cer­tain que l’empreinte colo­niale ne peut pas expli­quer la total­ité des cas du racisme européen ; en revanche, elle sem­ble faciliter la pro­duc­tion des formes les plus vir­u­lentes, les plus sys­témiques, de ce racisme.

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