C. DELPHY : « Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles »

Christine DELPHY : « Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles », extrait.

L’accès des questions féministes au rang de questions académiques apparaît souvent comme un progrès pour la lutte féministe elle-même ; non seulement parce que l’université leur donne ainsi un gage de « sérieux » ; mais aussi parce que le cadre universitaire assure, mieux, exige une dépassionalisation des problèmes ; et qu’en retour cette dépassionalisation semble garantir une approche plus rigoureuse parce-que plus sereine. Ceci est un piège du Diable, c’est à dire de l’idéologie dominante qui a crée un mythe de la Science. Mais si nous y succombons aussi facilement, c’est que cette dépassionalisation nous intéresse aussi plus directement, affectivement. Avant même d’y chercher les intérêts de la Science, nous y trouvons une protection contre notre propre colère. Car il n’est pas facile, contrairement à ce que l’on croit, d’être et surtout de rester en colère. C’est un état douloureux ; car rester en colère, c’est nous souvenir sans cesse de ce que nous voulons, de ce que nous devons oublier au moins par moment pour pouvoir survivre : que nous sommes, nous aussi des humiliées et des offensées.

Mais pour nous, intellectuelles, l’oublier, ne fût-ce qu’un instant, c’est abandonner le fil qui nous relie à notre classe de femmes, le garde-fou qui nous empêche de basculer du côté de l’institution, du côté de nos oppresseurs. Nous avons tendance à voir la colère comme un moment dépassable en sus d’être un sentiment désagréable ; comme quelque chose de temporaire, qui cesse à un moment d’être utile ; et même comme quelque chose d’encombrant, que nous devons laisser à la porte de l’université pour pouvoir travailler en paix.

Or, notre seule arme contre la trahison potentielle inscrite dans notre statut d’intellectuelles, c’est précisément notre colère. Car seule garantie que nous ne serons pas, en tant qu’intellectuelles, traîtres à notre classe, c’est la conscience d’être, nous aussi des femmes, d’être celles-là mêmes dont nous analysons l’oppression. La seule base de cette conscience c’est notre révolte. Et la seule assise de notre révolte, c’est notre colère.

Christine Delphy.

Extrait de « Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles », in Nouvelles Questions Féministes, n°2, octobre 1981, repris dans « L’ennemi principal », Tome II, Penser le genre, Ed. Syllepse, février 2001.

Une réponse à C. DELPHY : « Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles »

  1. Prose dit :

    J’avais découvert ce texte sur l’ancienne version du site, il y a quelques temps déjà… Il m’avait marquée, et beaucoup apporté.
    Ce soir j’avais envie de le relire et de m’en imprégner.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>