H. BOUTELDJA - Les femmes blanches et le privilège de la solidarité




Inter­ven­tion d’Houria Bouteldja au IVème con­grès inter­na­tional du fémin­isme islamique



par Houria Bouteldja, porte-parole du PIR, lien vers l’article d’origine : ICI.






Je tiens avant tout à remercier la Junta Islam­ica Cata­lana d’avoir organ­isé ce col­loque qui est une véri­ta­ble bouf­fée d’oxygène dans une Europe qui se recro­queville sur elle-même, qui est agitée par des débats xéno­phobes et qui de plus en plus rejette l’altérité.

J’espère qu’une telle ini­tia­tive pourra avoir lieu en France. Avant de ren­trer dans le vif du sujet, je tiens à me présen­ter car je pense qu’une parole doit tou­jours être située.

Je vis en France, je suis une fille d’immigrés algériens. Mon père était ouvrier et ma mère au foyer. Je n’interviens pas en tant que soci­o­logue, chercheuse ou théolo­gi­enne. En d’autres ter­mes, je ne suis pas une experte. Je suis une mil­i­tante et je m’exprime à par­tir d’une expéri­ence mil­i­tante, poli­tique et j’ajouterais d’une expéri­ence sen­si­ble. Je fais toutes ces pré­ci­sions car je souhaite que ma démarche soit la plus hon­nête pos­si­ble. Et en toute sincérité, je n’ai pas vrai­ment réfléchi à ce jour à par­tir du cadre prob­lé­ma­tique posé par le fémin­isme islamique. Alors pourquoi par­ticiper à ce col­loque ? Lorsqu’on m’a invitée, j’ai claire­ment dit que je n’avais aucune com­pé­tence pour par­ler de fémin­isme islamique mais que je pou­vais inter­venir sur la notion de fémin­isme décolo­nial, une réflex­ion qui doit à mon sens être inté­grée à celle, générale, sur le fémin­isme islamique. C’est pourquoi, je vous pro­pose de poser un cer­tain nom­bre de ques­tions qui pour­raient être utiles à notre réflex­ion collective.

- Le fémin­isme est-il uni­versel ?
- Quel est le rap­port entre les fémin­ismes blancs/occidentaux et les fémin­ismes du tiers-monde et entre autres islamiques ?
- Le fémin­isme est-il com­pat­i­ble avec l’islam ?
- Si, oui com­ment le légitimer et enfin quelles peu­vent être ses priorités ?

Pre­mière ques­tion : le fémin­isme est-il universel ?

Pour moi, c’est la ques­tion des ques­tions lorsqu’on a une démarche décolo­niale et que l’on veut décoloniser le fémin­isme. Cette inter­ro­ga­tion est essen­tielle, non pas pour sa réponse mais pour nous obliger, nous qui vivons en Occi­dent, à pren­dre les pré­cau­tions néces­saires lorsqu’on est con­fronté à des sociétés Autres. Prenons l’exemple des sociétés dites occi­den­tales qui ont assisté à l’émergence des mou­ve­ments fémin­istes et qui sont influ­encés par eux. Les femmes qui ont lutté con­tre le patri­ar­cat et pour une égale dig­nité entre hommes et femmes ont obtenu des droits et fait pro­gresser la con­di­tion des femmes, dont je suis, moi, une béné­fi­ci­aire. Com­parons la sit­u­a­tion de ces femmes, c’est à dire, nous, avec celles de sociétés dites « prim­i­tives » en Ama­zonie par exem­ple. Il existe encore ça et là des sociétés épargnées par l’influence occi­den­tale. Je pré­cise entre par­en­thèse que je ne con­sid­ère aucune société comme prim­i­tive. Je pense qu’il y a divers espaces/temps sur notre planète, dif­férentes tem­po­ral­ités, qu’aucune civil­i­sa­tion n’est en avance sur d’autres ou en retard, que je ne me situe pas sur l’échelle du pro­grès et que je ne con­sid­ère pas non plus le pro­grès comme une fin en soi ou comme un hori­zon poli­tique. Ou pour le dire autrement, je ne con­sid­ère pas for­cé­ment le pro­grès comme du pro­grès mais par­fois ou sou­vent comme une régres­sion. Et je pense que la ques­tion décolo­niale s’applique égale­ment à notre per­cep­tion du temps. Je ferme la par­en­thèse. Pour revenir au sujet, si l’on prend le critère du sim­ple « bien être », qui dans cette salle peut affirmer que les femmes de ces sociétés (qui ne con­nais­sent pas le con­cept de fémin­isme tel que conçu par nous) sont plus mal­heureuses que les femmes européennes qui elles non seule­ment ont par­ticipé aux luttes mais en ont fait béné­ficier leurs sociétés par leur ines­timables acquis ? Je suis pour ma part, bien inca­pable de répon­dre à cette ques­tion et bien­heureux sera celle ou celui qui le pourra. Mais encore une fois, la réponse n’est pas impor­tante. C’est la ques­tion qui l’est ! Car elle nous oblige a plus d’humilité et bride nos ten­dances impéri­al­istes et nos reflexes d’ingérence. Elle nous force à ne pas con­sid­érer nos normes comme uni­verselles et à ne pas pla­quer notre réal­ité sur celle des autres. Bref, elle nous oblige à nous situer dans notre particularité.

Cette ques­tion étant posée claire­ment, je me sens plus libre pour abor­der la sec­onde ques­tion rel­a­tive aux rap­ports entre les fémin­ismes occi­den­taux et les fémin­ismes du tiers monde. Ils sont for­cé­ment com­plexes mais une de leur dimen­sion c’est la dom­i­na­tion nord/sud. Une approche décolo­niale doit remet­tre en ques­tion ce rap­port et ten­ter de le ren­verser. Un exemple :

En 2007, des femmes appar­tenant au Mou­ve­ment des Indigènes de le République ont par­ticipé à la marche annuelle du 8 mars con­sacrée à la lutte des femmes. A cette péri­ode, la cam­pagne étasuni­enne con­tre l’Iran avant com­mencé. Nous avons décidé de défiler der­rière une ban­de­role dont le mot d’ordre était « pas de fémin­isme sans anti-impérialisme ». Nous por­tions toutes des keffiehs pales­tiniens et dif­fu­sions un tract en sol­i­dar­ité avec trois femmes iraki­ennes, résis­tantes, faites pris­on­nières par les Améri­cains. A l’arrivée, les organ­isatri­ces du cortège offi­ciel ont com­mencé à scan­der des slo­gans de sol­i­dar­ité avec les femmes irani­ennes. Ces mots d’ordre en pleine offen­sive idéologique con­tre l’Iran nous ont extrême­ment choquées. Pourquoi les Irani­ennes, les Algéri­ennes et pas les Pales­tini­ennes ou les Iraki­ennes ? Pourquoi ces choix sélec­tifs ? Pour con­tre­car­rer ces slo­gans, nous avons de notre côté décidé d’exprimer notre sol­i­dar­ité non pas envers les femmes du tiers monde mais envers les femmes d’occident. C’est ainsi que nous avons crié :
- Sol­i­dar­ité avec les Sué­doises !
- Sol­i­dar­ité avec les Ital­i­ennes !
- Sol­i­dar­ité avec les Alle­man­des !
- Sol­i­dar­ité avec les Anglaises !
- Sol­i­dar­ité avec les Françaises !
- Sol­i­dar­ité avec les Américaines !

Ce qui sig­nifi­ait : pourquoi vous seules, femmes blanches, avez le priv­ilège de la sol­i­dar­ité ? Vous aussi vous êtes battues, vio­lées, vous aussi vous subis­sez les vio­lences mas­cu­lines, vous aussi vous êtes sous payées, méprisées, vous aussi votre corps est instrumentalisé…

Je peux vous dire qu’elles nous ont regardées comme si on était des extra ter­restres. Ce qu’on dis­ait leur parais­sait sur­réal­iste, incon­cev­able. C’était la 4ème dimen­sion. Ce n’est pas tant leur rap­peler leur con­di­tion de femmes en occi­dent qui les choquait. C’était le fait que des Africaines et des Arabo-musulmanes s’autorisaient à ren­verser sym­bol­ique­ment un rap­port de dom­i­na­tion et s’érigeaient en mar­raines. En d’autres ter­mes, avec cette pirou­ette rhé­torique, on leur démon­trait qu’elles avaient de fait un statut supérieur au nôtre. Devant leur air incré­d­ule, on a bien rigolé.

Un autre exem­ple : Une amie me racon­tait à son retour d’un voy­age de sol­i­dar­ité en Pales­tine com­ment des femmes françaises abor­daient des femmes pales­tini­ennes en leur deman­dant si elles util­i­saient des moyens de con­tra­cep­tion pour con­trôler leurs grossesses. D’après mon amie, les pales­tini­ennes ne com­pre­naient même pas qu’on puisse leur poser ce genre de ques­tions telle­ment selon elles l’enjeu démo­graphique en Pales­tine est impor­tant. Leur per­spec­tive est tout à fait autre. Pour beau­coup de femmes pales­tini­ennes, faire des enfants est un acte de résis­tance face au net­toy­age eth­nique israélien.

Voilà, c’était deux exem­ples pour illus­trer ce qu’est notre con­di­tion de femmes racial­isées, com­pren­dre les enjeux et envis­ager un chem­ine­ment pour com­bat­tre le fémin­isme colo­nial et européocentrique.

Dans la foulée de cette ques­tion, l’islam est-il com­pat­i­ble avec le fémin­isme ? Cette ques­tion est de la pure provo­ca­tion de ma part. Je ne la sup­porte pas. Si je la pose c’est que je me mets dans la peau d’un jour­nal­iste français qui croit poser une ques­tion super per­ti­nente. Pour ma part, je refuse d’y répon­dre par principe. D’une part parce qu’elle part d’une posi­tion arro­gante. Le/la représen­tante d’une civil­i­sa­tion X somme le/la représen­tante d’une civil­i­sa­tion Y de prou­ver quelque chose. Y est ainsi mis sur le banc des accusés et doit fournir les preuves de sa « moder­nité », se jus­ti­fier pour plaire à X. D’autre part parce que la réponse n’est pas sim­ple quand on sait que le monde islamique n’est pas mono­lithique. Le débat peut ainsi s’éterniser jusqu’à l’infini et c’est juste­ment ce qui se passe quand on fait l’erreur de ten­ter d’y répon­dre. Moi, j’y coupe court en posant la ques­tion suiv­ante à X : La République française est-elle com­pat­i­ble avec le fémin­isme ? Je peux vous assurer une chose : la vic­toire idéologique est au bout de cette ques­tion. En France, 1 femme meurt tous les 3 jours de vio­lences con­ju­gales. On estime à 48 000 le nom­bre de viols par an. Les femmes sont sous-payées. Les retraites des femmes sont large­ment inférieures à celles des hommes. Le pou­voir poli­tique, économique, sym­bol­ique reste prin­ci­pale­ment entre les mains des hommes. Certes, depuis les années 60/70, les hommes par­ticipent plus aux travaux ménagers : sta­tis­tique­ment, 3 min­utes de plus en 30 ans !! Donc, je repose ma ques­tion : y-a-t-il com­pat­i­bil­ité entre la république française et le fémin­isme ? On serait tenté de répon­dre non ! En fait, la réponse n’est ni oui, ni non. Ce sont les femmes françaises qui ont libéré les femmes françaises et c’est grâce à elles que la république est moins machiste qu’elle ne l’était avant. Il en va de même pour les pays arabo-musulmans, asi­a­tiques ou africains. Ni plus, ni moins. Avec cepen­dant un défi sup­plé­men­taire : con­solider la dimen­sion décolo­niale, la cri­tique de la moder­nité et de l’européocentrisme dans le com­bat des femmes.

Et com­ment légitimer le fémin­isme islamique ? Pour ma part, il se légitime a pri­ori et pas a postéri­ori. Il n’a pas à passer d’examen de fémin­isme. Le sim­ple fait que des femmes musul­manes s’en empar­ent pour revendi­quer leur droit et leur dig­nité suf­fit pour une pleine recon­nais­sance. Et je sais de par mon intime con­nais­sance des femmes du Maghreb ou de l’immigration que « lafemme­soumise » n’existe pas. Elle a été inven­tée. Je con­nais des femmes dom­inées. Soumises, beau­coup moins !

Je voudrais ter­miner sur ce que doivent être selon moi les pri­or­ités du fémin­isme décolo­nial. Vous avez tous entendu par­ler de Amina Wadud et de son engage­ment dans l’élaboration d’un fémin­isme islamique. Elle s’est ren­due célèbre le jour où elle a guidé la prière, rôle qui est d’habitude dévolu aux hommes. Dans l’absolu, hors con­texte, je dirai qu’en apparence on pour­rait penser qu’il s’agit d’un acte révo­lu­tion­naire. Or dans le con­texte inter­na­tional depuis la révo­lu­tion irani­enne et surtout depuis le 11 sep­tem­bre (islam­o­pho­bie, islam sommé de faire son aggior­na­mento, injonc­tion à la mod­erni­sa­tion…), c’est un mes­sage beau­coup plus ambigu qui a été dif­fusé par cet acte. Répondait-il à une reven­di­ca­tion forte, à une urgence, à une attente fon­da­men­tale des femmes de la Oumma ? Ou bien à une attente du monde blanc ? Permettez-moi de pencher pour la 2ème hypothèse. Non pas qu’il n’y ait pas de femmes pour trou­ver injuste le fait que seuls des hommes diri­gent la prière mais parce que les pri­or­ités et les urgences des femmes sont ailleurs. Que veu­lent les Afghanes, les Iraki­ennes ou les Pales­tini­ennes ? La paix, la fin de la guerre et de l’occupation, la recon­struc­tion de leurs infra­struc­tures, des cadres légaux pour assurer leur pro­tec­tion et leurs droits, manger et boire à leur faim, nour­rir et éduquer leurs enfants dans de bonnes con­di­tions. Que veu­lent les femmes musul­manes d’Europe et plus large­ment celles issues des immi­gra­tions et qui vivent pour la plu­part dans des quartiers pop­u­laires ? Du tra­vail, un loge­ment, des droits qui les pro­tè­gent tant con­tre les vio­lences de l’Etat que con­tre les vio­lences mas­cu­lines. Elles exi­gent le respect pour leur reli­gion, leur cul­ture. Pourquoi toutes ces reven­di­ca­tions sont-elles tues et pourquoi l’acte de diriger la prière a-t-il fait le tour de la planète quand chris­tian­isme et judaïsme ne se sont jamais vrai­ment illus­trer pour leur défense intran­sigeante de l’égalité des sexes ? Je pense, pour en finir avec cet exem­ple que l’acte de Amina Wadud est tout le con­traire de ce qu’il pré­tend être. Dans les faits et indépen­dam­ment de la volonté pro­pre de cette théolo­gi­enne, c’est pour moi un acte contre-productif. Il ne pourra pren­dre son car­ac­tère fémin­iste que lorsque l’islam sera traité de manière égal­i­taire et lorsque la reven­di­ca­tion de guider la prière éman­era de manière réelle chez les femmes musul­manes. Il est temps de voir les musul­mans et musul­manes comme ils sont et non pas comme on souhait­erait qu’ils soient.

Je con­clus ici en espérant avoir tracé quelques pistes pour un véri­ta­ble fémin­isme décolo­nial au ser­vice des femmes, de toutes les femmes lorsque celles-ci jugent que c’est, là, la voie de leur émancipation.

Houria Bouteldja Madrid, le 22 octo­bre 2010

 

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