Violences masculines envers les femmes : entretien avec Christine DELPHY et Patrizia ROMITO

Living with the Enemy, Donna Ferrato, introduction Ann Jones, Aperture.

Le 30 octobre dernier, vous avez pu lire sur ce site l’histoire de Caroline, une jeune femme victime de violences conjugales. Au cours de deux rencontres, Caroline, victime de divers sévices allant des viols conjugaux aux coups en passant par des violences psychologiques, m’a longuement raconté le combat qu’elle mène pour sortir de cet enfer, sa peur intense et sa difficulté à se convaincre de sa légitimité à porter plainte contre son ex-compagnon. Le billet a suscité un certain nombre de commentaires – non publiés[1. Ces commentaires sont publiés en fin d’article].– niant les violences contre les femmes, rejetant la responsabilité sur elles (« Elle aurait dû partir depuis longtemps (…) je ne vais pas les plaindre ! »), ou préférant cantonner les violences contre les femmes au-delà du périphérique (« Vous feriez mieux de regarder du côté des quartiers dits ‘ difficiles ‘ »).

La lecture de ces commentaires, outre la colère et le découragement qu’ils ont suscités en moi, m’a donné envie de demander à deux chercheuses féministes, Christine DELPHY, sociologue, et Patrizia ROMITO, psychologue, ce qu’elles pensaient de cette négation par des femmes, des violences masculines envers les femmes.

Les Entrailles de Mademoiselle : Tout d’abord, merci à toutes les deux d’avoir accepté de prendre le temps de me répondre. La première question sera pour Patrizia Romito. Ton ouvrage, Un silence de mortes, traite selon tes propres termes du « massacre de femmes et de petites filles » et des « mécanismes mis en acte par la société pour occulter cette tuerie ‘ ordinaire ‘ » [1. Un silence de mortes. La violence masculine occultée, de Patrizia Romito, Éditions Syllepse, Collection « Nouvelles Questions Féministes », paru en novembre 2006.]. Pourrais-tu nous expliquer quelles formes principales prennent ces mécanismes d’occultation des violences masculines envers les femmes et quels sont leur sens, leur raison d’être selon toi ?

Patrizia Romito : Accepter de voir, de reconnaître la violence masculine est une tache très dure pour tout le monde, et insupportable pour beaucoup d’entre nous. Il ne s’agit pas seulement de se retrouver face à la cruauté humaine, à l’injustice et d’assister à la souffrance des victimes. Reconnaître la violence masculine signifie faire front aux structures mêmes d’une société patriarcale, et remettre en question une idée des relations entre les sexes et de la famille basées sur l’amour et le respect. C’est pour cela que les acteurs sociaux mettent en œuvre des « tactiques » et des « stratégies » d’occultation de ces violences, dont je parle dans mon dernier livre (Romito, 2006).

Les grandes stratégies sont la légitimation de la violence (par exemple le viol conjugal, qui n’existe pas en tant que délit pénal dans beaucoup d’états aux États-Unis, ou les « crimes d’honneur ») et, quand la légitimation n’est plus possible, sa négation. Les tactiques que j’ai décrites sont : l’euphémisation ou les « politiques du langage » (par exemple parler de « violence envers les femmes » plutôt que de « violence masculine ou masculiniste envers les femmes ») ; la déshumanisation des femmes (comme dans la pornographie et dans la prostitution) ; la culpabilisation des victimes, ou des mères des victimes (comme quand on parle des mère « incestueuse », alors que l’inceste a été perpétré par le père) ; la psychologisation et la naturalisation (attribuer les causes des violences aux caractéristiques individuelles – psychologiques ou biologiques – des agresseurs ou des victimes) ; et la séparation (considérer les différentes formes de violences comme des entités distinctes, chacune avec des causes différentes, plutôt que de les voir sur un continuum, ce qui permet justement d’éviter de voir l’ensemble).

« Accepter de voir, de reconnaître la violence masculine est une tache très dure pour tout le monde, et insupportable pour beaucoup d’entre nous. »

Photographie par Donna Ferrato.

À ces tactiques, j’ajoute aujourd’hui le racisme comme instrument pour occulter les violences des hommes de « chez nous », comme l’explique aussi Christine Delphy, et l’attaque aux victimes (Romito, 2010).

LEM : Justement… j’ai le sentiment que les femmes blanches préfèrent voir les violences commises dans ce qu’un-e commentateur-trice[5. Voici son commentaire : « Vous feriez mieux de regarder du côté des quartiers dits « difficiles », mais il est vrai que vous ne leur trouvez aucun défaut, là bas, ou que vous ne voulez pas les voir »]. appelle « les quartiers difficiles », plutôt que dans leurs quartiers, leurs familles, etc. Il s’agit donc bien, là encore, d’une stratégie d’occultation ?

Christine Delphy : Ce ne sont pas seulement les femmes blanches, ce sont tous les Blancs. Ce ne sont pas les femmes blanches qui ont inventé cela, elles n’en ont pas le pouvoir. Pour créer cette croyance il faut de gros moyens, il faut compter politiquement et être à la tête des médias : or qui compte politiquement, qui possède les radios, journaux, qui contrôle les chaînes de télé ? Des hommes blancs. C’est une de leurs réponses au mouvement de libération des années 1970, et spécifiquement aux luttes contre le viol et les violences. Maintenant, et grâce à quelques études arrachées de haute lutte aux institutions de recherche, il existe des chiffres qui disent le nombre de femmes battues, violées, tuées. Pour se défausser de cela, la société blanche – et masculine il va sans dire – a mis l’accent depuis une décennie sur la violence des descendants de l’immigration nord-africaine et subsaharienne. Ils ont aussi créé de toutes pièces un groupe, Ni putes ni soumises, qui est doté de 500 000 euros par an (10 fois plus que la revue Nouvelles Questions féministes n’a obtenu en 30 ans d’existence, 10 à fois plus que SOS Viols femmes information, l’AVFT [6. Association européenne contre les Violences Faites aux femmes au Travail. L’AFVT est une association dotée du statut consultatif spécial auprès du Conseil Économique et Social de l’ONU, voir le site : http://www.avft.org/index.php]., etc.), et lui ont confié pour mission de se spécialiser sur la violence des « quartiers », une violence qui serait spécifique : due à l’héritage culturel de ses habitants. On a ainsi fait d’une pierre deux coups. D’une part, en disant que la violence contre les femmes existe, oui, mais seulement chez les hommes de culture maghrébine et africaine, on a exonéré la culture française – et plus largement, la culture « blanche » ; à la même époque on a vu apparaître ou réapparaître le mot colonialiste « Français de souche ». D’autre part, on s’est enfin trouvé des raisons honorables de discriminer ces descendants d’immigrés : c’est désormais pour défendre les droits de la femme. A la même époque en effet on a vu réapparaître le mot essentialiste « LA  femme ».

« défendre LA femme, quelle belle occasion d’être à la fois raciste et respectable »

Les Blancs ne veulent ni abandonner les discriminations, ni se dire ouvertement racistes : défendre LA femme, quelle belle occasion d’être à la fois raciste et respectable, comme le dit Saïd Bouamama (Bouamama Saïd, L’affaire du voile, ou la production d’un racisme respectable, publié aux Éditions du Geais Bleu [4. On peut retrouver un article de Saïd Bouamama sur le site LMSI, reprenant quelques unes des grandes lignes de l’analyse qu’il développe dans cet ouvrage : La production d’un racisme respectable, À propos de l’affaire du voile, par Saïd Bouamama]).
Pourquoi les femmes ont-elles marché dans cette combine ? D’abord, toutes les femmes n’ont pas marché : les filles et les sœurs de ces hommes choisis pour servir de boucs émissaires n’ont, sauf quelques exceptions, pas marché. Toutes les femmes blanches n’ont pas marché non plus. Beaucoup cependant se sont ralliées à l’idée que le sexisme ne subsiste que dans des enclaves raciales à l’intérieur d’une France globalement égalitaire et non-sexiste. A la fois par racisme, car bien sûr les femmes peuvent être racistes, comme les racisés peuvent être sexistes ; mais aussi pour se rassurer sur les hommes de leur race, ceux qu’elles côtoient. Car au point où nous en sommes de l’histoire et du détricotage, maille par maille, du féminisme, les femmes aussi, y compris les anciennes féministes, veulent que « leurs » hommes soient exonérés ; car elles n’exigent plus rien d’eux, sauf une adhésion aux idées égalitaires (les idées ne mangent pas de pain), et de pieux mensonges.

LEM : Pour en revenir aux stratégies d’occultation, tu écris, Patrizia, que la négation des violences est la stratégie d’occultation par excellence. J’aimerais revenir sur la négation des violences masculines envers les femmes… par les femmes elles-mêmes. Pourquoi, selon toi, autant de femmes refusent de voir ces violences et/ou s’appliquent avec autant d’énergie à les nier ?

Patrizia Romito : Parce que c’est absolument insupportable pour beaucoup d’entre nous d’accepter de voir que nous vivons dans une société qui est encore patriarcale où, malgré toutes les avancées – qui sont indéniables, les femmes – en tant que groupe social – sont encore non seulement discriminées mais aussi dominées par le « groupe hommes ». Accepter de voir ce qui est pourtant une évidence – les violences masculinistes envers les femmes – signifie, pour beaucoup de femmes, ébranler la cohérence d’une vie passée au service des hommes, tant sur le plan matériel qu’émotionnel.

Il faut ajouter que ces réactions de déni ne sont pas typiques des femmes. Les psychologues sociaux ont montré que les groupes opprimés – femmes, noires, autres « minorités »- n’ont qu’une perception très partielle de l’oppression qu’ils/elles subissent. C’est dur pour tous de se savoir dominé, surtout si l’on est isolé et que l’on n’a pas les moyens de concevoir de pouvoir s’en sortir.

Photographie par Donna Ferrato.

Dans le livre, je discute le comportement des ces femmes et ces hommes qui – en tant que travailleurs sociaux, psychologues, magistrat-e-s… – sont du coté des hommes violents plutôt que des femmes ou des enfants victimes des violences. Dans ces cas, joue aussi le désir de se mettre du coté des plus forts, des dominants, même si ces personnes ne voudraient jamais l’admettre. Il faut dire que celle ou celui qui, dans sa profession ou dans ses fonctions, se met du cotés des victimes risque parfois l’isolement, la solitude, ou même les représailles du violent. Il faut se rappeler que les violents peuvent être très organisés, comme dans les cas des lobbies pro-pédophilie, des associations de pères séparés (dont beaucoup sont des hommes violents), ou des « hommes d’affaires » qui gèrent pornographie et prostitution.

LEM : Dans son ouvrage, lorsque Patrizia parle de cette négation des violences contre les femmes, par les femmes, elle évoque notamment le cas de femmes enseignantes, magistrates, avocates ou assistantes sociales, refusant de voir ces violences. Cela rejoint la posture de certaines intellectuelles ou femmes politiques, qui récemment en France, ont fait preuve de beaucoup d’aveuglement face à des affaires de viol présumé… Je voudrais revenir sur un texte absolument magnifique que tu as écrit en 1981, Christine, et qui s’appelle «Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles» [2. Extrait de «Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles», in Nouvelles Questions Féministes, n°2, octobre 1981, repris dans «L’ennemi principal», Tome II, Penser le genre, Ed. Syllepse, février 2001.]. Tu y écris que « être et surtout rester en colère » pour des intellectuelles n’est pas facile mais absolument capital, car cela nous permet de « nous souvenir sans cesse de ce que nous voulons » et du fait « que nous sommes, nous aussi des humiliées et des offensées ». Pourrais-tu nous en dire plus ?

Christine Delphy : Comme je l’ai écrit dans ce texte, cette tentation de cesser d’être en colère n’est pas le fait des seules femmes, mais de tous les êtres humains, car il est extrêmement difficile, éprouvant, de ressentir une colère durable ; cela mine l’organisme, désorganise la vie quotidienne et toutes les relations.
Et même garder présente à l’esprit la conscience que l’oppression des femmes nous concerne, et nous concerne directement, est douloureux. La tentation existe toujours de rejeter cette oppression loin de nous. Loin de nous socialement  – de prétendre qu’elle concerne seulement les femmes « défavorisées » ; loin de nous géographiquement – de prétendre qu’elle ne concerne que les femmes afghanes, africaines, chinoises ; historiquement – de prétendre qu’elle concernait nos grand-mères, à la rigueur nos mères, mais que « les choses ont bien changé ». Combien de fois ai-je entendu des femmes dire que « nous sommes bien chanceuses de vivre là où nous vivons, c’est tellement pire ailleurs » ? C’est peut-être pire ailleurs, mais cela ne veut pas dire que c’est bien ici.

« Quoi ! dit Dieu le père, des femmes françaises qui se plaignent alors qu’elles ont le vote, le bac, la pilule et la Redoute ? »

Que veulent-elles donc dire ? Que par rapport au sort d’autres femmes, nous n’avons pas de raisons de nous plaindre, donc de lutter ? Or, raisonner ainsi, c’est écouter les jugements du tribunal patriarcal mondial qui apprécie la pertinence de nos revendications, et siège dans la tête de chaque femme et dans la bouche de (presque) chaque homme : « Quoi ! dit Dieu le père, des femmes françaises qui se plaignent alors qu’elles ont le vote, le bac, la pilule et la Redoute ? Qu’en pensez-vous mon fils, Christ, vous qui, ‘né d’une femme’ (Paul, Épître aux Galates), connaissez mieux que moi  la condition humaine et surtout féminine ? » « Eh bien, il est certain qu’on leur a donné le maximum à ces femmes françaises, et que c’est très égoïste de leur part de réclamer plus quand nous avons besoin de tous nos colis, plus ceux des Restos du Cœur, pour les femmes du Darfour ». Et le Christ ajoute en faisant le signe de la main qui l’a rendu célèbre dans le monde entier : « Les femmes doivent apprendre à partager entre elles le peu que nous sommes prêts à leur céder ».
En cette occurrence, c’est, comme d’habitude, le Christ qui dit la Vérité  (il le dit d’ailleurs (qu’il la dit), en précédant toutes ses phrases de « En vérité je vous le dis ») : il dit la vérité de la vision du monde qui sous-tend cette satisfaction des femmes françaises. Cette vision est celle où ce n’est pas aux hommes que les femmes doivent se comparer. Ce serait arrogant. Elles se comparent aux autres femmes. Et ce n’est pas l’ensemble des biens matériels et immatériels du monde qu’elles visent à partager : cela voudrait dire partager entre tous les êtres humains, qui incluent les hommes. Et ça, ce serait insolent (donc punissable): elles veulent seulement partager avec les autres femmes la part des femmes.
Elles estiment avoir déjà reçu une bonne part de cette part, du peu que, comme le dit le Christ, les hommes sont disposés à céder. Elles agissent et raisonnent comme des esclaves qui ne croient pas qu’on puisse abolir l’esclavage ; en tous les cas, ce n’est pas elles qui lutteront pour un idéal qu’elles estiment – justement – exiger trop de sacrifices. Elles préfèrent se contenter d’un aménagement de leurs conditions de détention : ça on peut l’obtenir plus facilement, sans trop d’efforts, sans trop d’accidents, de pertes. Sans trop « se prendre la tête ».
La première perte que l’on subit quand on prend un chemin plus ambitieux, mais plus rude, c’est justement la liberté d’esprit. Liberté très précaire, très encadrée, car les mauvais souvenirs des oppressions subies sont toujours derrière la porte, et les images flash des humiliations de toutes sortes toujours prêtes à ressurgir. On ne peut les tenir à l’écart qu’avec une discipline psychologique sévère (mais juste) ; les psychanalystes aident aussi, par exemple à transformer le souvenir d’un viol par inceste en fantasme de jeune fille. Mais prendre le chemin de la révolte rend cette fuite impossible : il faut désormais regarder les choses, notre oppression, bien en face, et c’est plus que pénible, c’est carrément douloureux.

« Il faut donc parvenir à ne pas considérer qu’aimer un homme, c’est nécessairement renoncer à l’analyse de classe de notre oppression. »

Donna Ferrato

Pho­togra­phie par Donna Fer­rato.

Une autre perte, c’est la facilité de relations avec les hommes ; or des hommes, il y en a partout. Dans une vie de travail, ils sont les patrons et les collègues, et même si on ne travaille pas ou plus, dans nos pays, ils occupent tous les métiers du bâtiment (contrairement à ce qui se passe aux USA) avec le résultat qu’on a tout le temps affaire à eux dès qu’on a une panne d’électricité. Dans la vie hors-travail, ils sont là aussi ; ils sont moins là pour les femmes qui n’ont pas de relations intimes avec eux, mais ils ne sont pas absents pour autant, et il faut bien faire avec.
Mais c’est pour les femmes hétérosexuelles que c’est le plus difficile. Beaucoup de femmes ont du mal à concevoir qu’elles ont cherché ou trouvé l’amour dans les rangs de la classe ennemie. Faute de parvenir à faire coexister ces deux propositions, elles abandonnent la seconde. Et dès lors, elles sont reparties pour la « solution individuelle », et elles avalent le mythe que l’amour va leur faire regagner le terrain perdu ; or il ne compense pas le désavantage structurel ; au contraire celui-ci corrompt même la relation prétendument « intime ». Et pendant qu’elles s’adonnent à un jeu de dés pipés, pas de luttes collectives. Il faut donc parvenir à ne pas considérer qu’aimer un homme, c’est nécessairement renoncer à l’analyse de classe de notre oppression.

LEM : Tu écris, Patrizia, que le livre Un Silence de mortes, « a été tout particulièrement » difficile à écrire, en raison du sujet qu’il aborde. Qu’est-ce qui t’a poussée à écrire sur un sujet aussi douloureux ?

Patrizia Romito : Eh bien, c’est justement la colère ! Colère face aux violences, aux injustices, et aussi face à la passivité, la lâcheté de beaucoup de personnes qui, dans leurs fonctions, pourraient et devraient intervenir, mais ne le font pas. Parfois je trouve la posture du « témoin » presque plus sordide que celle de celui qui accomplit les violences.

LEM : Restes-tu « en colère » comme l’écrit Christine ?

Patrizia Romito : Bien sur que je suis toujours en colère, il y a de très bonnes raisons de l’être. Ceci dit, être tout le temps en colère, c’est fatigant, surtout que cela demande d’agir de façon conséquente, et ces actions ont toujours des coûts importants. Et c’est aussi vrai qu’on aime mieux les gens – et surtout les femmes ! – qui sont souriantes et aimables ! C’est plus dur d’être appréciée et aimée – aussi par les autres femmes – si on est souvent en colère.

« L’éducation des filles, c’est une formation au contraire de la dignité »

Pho­togra­phie par Donna Fer­rato.

LEM : Dans un texte intitulé « Violences contre les femmes », publié en 1997 dans NQF et repris dans « Un universalisme si particulier. Féminisme et exception française », tu écris, Christine, que si le « chemin de la connaissance féministe est si long », c’est qu’il « passe par l’acquisition d’une notion de notre propre dignité » [3. Le texte est à l’origine publié dans le n°3-4 de Nouvelles Questions Féministes (1997). Il est repris par la suite dans « Un universalisme si particulier. Féminisme et exception française », aux Éditions Syllepse, 2010.]. Tu précises que ce « travail [est] aussi ardu qu’il est paradoxal, puisqu’il s’agit d’aller à contre-courant de notre propre culture ». Reconnaître les violences faites aux femmes, en tant que femme, commencerait donc d’abord par un effort sur nous même pour reconnaître notre propre dignité ?

Christine Delphy : Reconnaître notre propre dignité… c’est en effet la condition pour se révolter contre les atteintes à cette dignité. L’éducation des filles, c’est une formation au contraire de la dignité. Mais alors, dira-t-on, si les femmes n’ont pas le sentiment de leur dignité, comment se fait-il qu’elles puissent se sentir blessées, humiliées ? C’est le paradoxe de l’esclavage.
Les femmes sont éduquées à intérioriser qu’elles valent moins que les hommes, et qu’on peut leur en demander, leur en faire supporter plus. Mais cette éducation n’est pas cohérente. La valeur d’une personne est donnée par le regard d’autrui, et il y a beaucoup d’autruis dans l’éducation d’une petite personne, et beaucoup de regards différents. Il suffit parfois qu’une personne aime, estime, fasse confiance à une petite fille pour qu’elle mette en cause l’indignité où la société en général veut la plonger ; en tous les cas, pour qu’elle ne se sente pas si indigne que ça, pour qu’elle mette des limites à ce qu’elle peut supporter.
C’est pour cela que, même avec un petit sentiment de sa dignité une femme peut encore se sentir blessée et humiliée, savoir qu’elle est traitée de façon injuste. Mais ce sentiment peut être si petit qu’il est carrément absent : et cela produit des femmes qui acceptent de coucher dans des malles.

« Entre la révolte et le sentiment de sa dignité, il existe une relation dialectique. »

Entre la révolte et le sentiment de sa dignité, il existe une relation dialectique. S’il est nécessaire d’avoir ce sentiment pour se révolter, la révolte à son tour accroît, fait grandir ce sentiment, et donc le sentiment d’injustice qui conduit à plus de révolte.
Malheureusement, le patriarcat veille : et à chaque fois que les femmes se révoltent, collectivement, car individuellement ça ne sert à rien, il fomente des manœuvres pour contourner ce sentiment de dignité. Il attaque les points faibles, les failles de la cuirasse (l’armure ?) des femmes (qui sont très peu cuirassées). En visant, par exemple, leur désir de « réussir leur vie amoureuse » ; ou les justes revendications des femmes, ainsi celle du plaisir sexuel dans cette « vie amoureuse » qui nous a été vendue comme le plus grand bien sur terre. Cette revendication a été manipulée par les hommes, canalisée vers la vision dominante de la sexualité (la leur, celle où sexualité égale domination masculine), vers la pornographie, vers le sado-masochisme  revendiqué : le tour est joué, la perte du sentiment de sa dignité est resignifiée comme nécessaire au plaisir sexuel, au point d’ailleurs qu’on ne peut pas distinguer l’une de l’autre. On s’arrange pour que les femmes considèrent le sentiment de leur propre dignité comme un obstacle à une vie sexuelle et/ou amoureuse épanouie.

« Recon­naître et garder le sen­ti­ment de notre pro­pre dig­nité est un com­bat inces­sant « 

Photographie par Donna Ferrato.

Ainsi, reconnaître et garder le sentiment de notre propre dignité est un combat incessant ; le mener seule, c’est le mener sans perspective de succès, et dans une solitude morale qui devient de plus en plus pesante, et conduit à l’abandon. Encore une fois, le pire tour qui nous a été joué, c’est de nous faire croire que nous avions « tout gagné » et pouvions « passer à autre chose », à une « vie normale » – sans copines et sans réunions : une vie où nous sommes à nouveau seules, face à des hommes qui eux ne sont jamais seuls, et qui ont un sens aigu de la solidarité.

Les Entrailles de Mademoiselle : Je vous remercie toutes les deux d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.

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Biographies de Christine DELPHY et Patrizia ROMITO :

Christine Delphy est l’une des principales intellectuelles féministes françaises. Elle a participé en 1968 à la construction de l’un des groupes fondateurs du Mouvement de libération des femmes.

Auteure de L’ennemi principal (deux tomes), une collection d’essais sur la théorie féministe, Christine Delphy met en avant le mode de production domestique comme fondement de l’exploitation économique des femmes. Elle développe une théorie selon laquelle les hommes exploitent leurs compagnes ou épouses en profitant du travail gratuit de celles-ci (dans le ménage, les soins aux enfants, et dans l’entreprise – artisanale, agricole, ou libérale—du mari). Ainsi la société serait basée sur deux dynamiques parallèles – un mode de production capitaliste et un mode de production patriarcal (ou domestique). L’exploitation domestique des femmes entraîne leur surexploitation sur le marché du travail capitaliste. Cette théorie a eu une influence politique très considérable, notamment dans les milieux de militantes féministes.

Elle a co-fondé avec Simone de Beauvoir les revues Questions féministes et Nouvelles Questions Féministes (qu’elle codirige toujours actuellement). Elle a créé le terme féminisme matérialiste pour dénommer une démarche anti-naturaliste, anti-essentialiste; à ce courant on rattache Monique Wittig, Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu, Paola Tabet, et bien d’autres féministes qui dénoncent le différentialisme.

En 2004 elle fait partie de la minorité des féministes qui s’opposent à la loi excluant de l’école les élèves qui portent le foulard musulman. Elle a écrit plusieurs articles sur le sujet, (pour la plupart réédités dans Classer, dominer, dont « Race, caste et genre en France », et « Antisexisme ou anti-racisme : un faux dilemme »).

Bibliographie partielle :

  • Un troussage de domestique (dir.), Collection « Nouvelles Questions féministes », Syllepse, 2011.
  • Un universalisme si particulier, Collection « Nouvelles Questions féministes », Syllepse, 2010.
  • Classer, dominer, Qui sont les « autres » ?, La Fabrique, 2008.
  • Avec Sylvie Chaperon (dir.), Le Cinquantenaire du Deuxième Sexe, Collection « Nouvelles Questions féministes », Syllepse, 2002.
  • L’Ennemi principal 1, Économie politique du patriarcat, Collection « Nouvelles Questions féministes », Syllepse, 1998.
  • L’Ennemi principal 2, Penser le genre, Collection « Nouvelles Questions féministes », Syllepse, 2001.

Patrizia ROMITO est Professeure de psychologie sociale à l’université de Trieste. Elle a publié en français : La Naissance du premier enfant. Étude psychosociale de l’expérience de la maternité et de la dépression post-partum, Lausanne, Delachaux & Niestlé, 1990 et Un silence de mortes. La violence masculine occultée. Paris, Editions Syllepse, 2006 (également en italien, anglais et espagnol), ainsi que plusieurs articles, dont pour les plus récents :

  • Romito, P. (2011) Les violences conjugales post-séparation et le devenir des femmes et des enfants. Revue Internationale de l’Education Familiale, 29:87-195.
  • Romito, P. (2010) Du silence au bruit: l’occultation des violences masculines contre les femmes. Pp 144-154 in Luttes, oppression, rapports sociaux de sexe. Nouveaux Cahiers du Socialisme, n. 4, Automne 2010.
  • Romito, P. & Crisma, M. (2009) Les violences masculines occultées: Le syndrome d’aliénation parentale.  Revue EMPAN, 73, 31-39.
  • Romito, P. (2007) Recherches qualitatives et quantitatives dans l’étude des violences envers les femmes. Pp 59-73 dans Chetcuti, N. e Jaspard, M. (a cura di) Violences envers les femmes. L’Harmattan, Paris.
  • Romito, P. (2003) Les attaques contre les enquêtes sur les violences envers les femmes ou qui a peur des chiffres sur les violences commises par les hommes. Nouvelles Questions Féministes, 22(3), 82-87.

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Voici quelques uns des commentaires reçus suite à la publication de l’histoire de Caroline, violentée par son ex-mari :

« Elle aurait dû partir depuis longtemps !! Je ne comprends pas les femmes qui n’ont pas le courage de partir. Pour quelles raisons elles restent ? Par peur de perdre leur petit confort matériel, la jolie voiture, la belle maison… je ne vais pas les plaindre ! » Mathilde.

« Faut arrêter de caricaturer et de faire de l’histoire de cette nana un exemple ! C’est horrible pour cette Caroline, mais cette histoire est un cas rare et heureusement. » Nave

« Franchement, les cas que tu as a choisis n’arrangent pas la cause que tu plaides.
Dormir dans un coffre pour faire plaisir? N’importe quoi. Cette femme est une déséquilibrée. Avec tout ce qu’il y a comme réelles victimes sur terre (victimes de guerre etc.) je ne vais pas gaspiller mes larmes pour ces genres de gonzesses. » Anaïs.

« Vous feriez mieux de regarder du côté des quartiers dits « difficiles », mais il est vrai que vous ne leur trouvez aucun défaut, là bas, ou que vous ne voulez pas les voir ». K.

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Notes :

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49 réponses à Violences masculines envers les femmes : entretien avec Christine DELPHY et Patrizia ROMITO

  1. La Sonate à Kreutzer dit :

    Superbe entretien qui donne à penser la grande difficulté qu’il y a à s’émanciper de son statut inférieur, assigné par le dominant depuis les temps et les temps. Très préoccupantes ces réactions quasi-épidermiques (effet de miroir ?) de femmes qui blâment leurs paires victimes et qui, de façon tout à fait exemplaire, montrent combien la classe femme est divisée de l’intérieur, contre elle-même. « Pas ici », « pas chez nous et surtout pas chez moi »… La mise à distance critique, si elle est insupportable n’est pas insurmontable, malgré « le bac, le vote, la pilule et La Redoute », comme autant d’os sans moelle à ronger, en récurant le foyer et en élevant les mioches. Un travail politique qu’il faut constamment remettre sur le métier, en ces temps de backlash même pas dissimulé.

    Très solidairement.

  2. encore une hystérique dit :

    merci de n’avoir publié ces commentaires qu’avec les entretiens de CD et PR. Sinon je coris que j’aurais perdu les pédales. Ta réponse à ces propos scandaleux est bien plus constructive.
    Merci pour votre travail, on se sent moins seule.

  3. Valérie dit :

    Est-ce une violence faite aux femmes de voir un hebdo (se disant de gauche) publier sans être gêné des propos d’un repris de justice parlant de femmes comme du « matos »? http://vanessa-schlouma.blogspot.com/2011/11/le-gonze-bernard-tapie-et-le-matos.html

  4. celeste dit :

    merci mademoiselle d’avoir publié cet entretien croisé!

    et baci!

  5. gibert dit :

    Deux pistes :
    * la domination masculine a le champ libre quand le puzzle est en morceaux (geneviève Fraisse)
    * l’idéal conjugal, marital, est un masque inconscient qui empêche d’entendre, voir, constater, comprendre, la violence sociale et individuelle envers les femmes. Juges, avocates, gendarmettes, assistantes sociales, médecins de ville, réveillez-vous !

  6. raja dit :

    brillant, brillant, brillant … merci à toi pour cet interview enrichissant et merci à christine DELPHY et Patrizia ROMITO…

  7. Shambalah dit :

    Un immense merci pour cet article très instructif.
    Réfléchissons au fait que les hommes violents ont été des petits garçons, élevés par des femmes…

    • fred dit :

      ben pas si instructif que ça vu le commentaire … bon ce n’est pas grave l’article explique combien il est difficile de passer de l’autre côté, celui où les femmes ne sont pas responsables de tout donc et y compris de leur propre domination. Il faut essayer encore et encore, ouvrir ses oreilles, ses yeux, prendre l’objet domination sous tous les angles jusqu’à trouver le bon. Ca fait des années que j’y planche et je rechute encore souvent … mais je me surveille ! Une piste : pourquoi les femmes éduquent ainsi leurs petits hommes ? que doivent-elles affronter quand elles ne le font pas ? un système tout entier est je crois la réponse … tout entier et toute une vie ! C’est impossible à titre individuel … c’est jouable si nous restons sur le « nous » … si nous travaillons sur la sororité (cet anglicisme, féminin de fraternité) c’est bien pour ça qu’il faut lutter contre la division, la culpabilisation des femmes « qui élèvent leurs petits garçons », qui acceptent le pire, qui mutilent leurs filles … mais à qui profite le crime ?

  8. Bab dit :

    Un grand merci pour cet article et cette belle idée d’interview croisée.
    cela a un peu calmé ma colère après avoir entendu ceci sur France Inter :
    http://www.franceinter.fr/emission-le-telephone-sonne-femmes-battues-violences-conjugales-comment-en-finir

    40 minutes d’émission sans aborder le problème de nos sociétés phallocrates et machistes qui humilient constamment les femmes,
    sans signaler une seule fois l’insupportable singularité de cette violence exercée contre les femmes parce qu’elles sont des femmes,
    40 minutes pendant lesquelles la violence masculine contre les femmes a été cantonnée à la violence conjugale,
    mais 40 minutes d’émission pendant lesquelles on a longuement discuté du fait que les femmes tardent à déposer plainte (alors que bien sûr si elles n’avaient pas laissé faire..), que les femmes permettent que l’on traumatise leurs enfants en se laissant frapper devant eux (j’exagère à peine).
    Pas une seule fois la simple question « pourquoi certains hommes se sentent autorisés à être violents envers les (leur) femmes » n’a été posée.
    on n’est pas près d’en finir….

    • Sosso dit :

      Pas écouté l’émission… pas sûre d’en avoir envie du coup ! :)

      Et surtout, du coup, de quoi ils ont parlé pendant 40 minutes s’ils n’ont évoqué aucun de ces sujets ???

  9. malvira dit :

    @Shambalah

    toujours la même rengaine les petits garcons sont élevés par des femmes.
    Versus c’est tout de même bel et bien leurs fautes.

    c’est faux et archi faux.

    les petits garcons font leur éducation de mâle, dans: » les maisons des hommes » .Loin et à l’abri des regards des femmes.

    Au travers de tout ce qui est masculin .

    Daniel Welzer Lang : Pour parodier Simone de Beauvoir, on pourrait dire en effet que « l’on ne nail pas homme, on le devient ». L’injonction à la virilité est un code de conduite très puissant dans les représentations et les pratiques sociales des hommes… Dans les travaux que j’ai menés, lorsque l’on demande aux hommes de raconter les événements marquants de leur biographie individuelle, ils parlent beaucoup d’une socialisation masculine qui se fait dans les cours d’école, les clubs de sports, la rue ; tous ces lieux dont les garçons s’attribuent l’exclusivité d’usage, ce que j’ai appelé, par référence aux travauxde Maurice Godelier. « la maison des hommes ».

    C’est dans le groupe des pairs que, dès le plus jeune âge, les garçons apprennent qu’ils doivent se différencier des femmes : ne pas se plaindre, apprendre à se battre, apprendre aussi à être les meilleurs… Tout ce qui n’est pas conforme à la conduite virile va être classé comme féminin Le garçon qui n’y adhère pas va être la risée des petits camarades, exclus du groupe des hommes, souvent violenté. De fait, les hommes vont être socialisés à la violence masculine des plus forts sur les plus faibles. C’est d’ailleurs cette même violence qu’ils vont reproduire par la suite dans le monde du travail, dans le couple… Les ordres de pouvoir masculin (politiques, professionnels, sociaux) reproduisent d’une façon ou d’une autre ces injonctions

    • m dit :

      toujours délicat de citer Welzer Lang si le *privé* est effectivement politique.
      http://1libertaire.free.fr/AbusdepouvoirFac.html
      Faudrait trouver quelqu’un.e qui ait des arguments aussi intéressants que lui, mais contre qui on n’a pas envie d’être en colère, justement. A mon avis, ça doit pouvoir se trouver, sans chercher trop longtemps, même.

    • Anon dit :

      @malvira
      C’est exactement ce que je me tue à expliquer à tout le monde, et personne ne semble penser que la socialisation régit nos comportements en proportion bien plus grande que le reste…L’éducation venant des parents a bien entendu un rôle à jouer, mais l’enfant trouve des modèles sociaux de partout, que ce soit dans la rue, à l’école, à la télé. Et comme tout le monde transmet l’idée qu’un garçon doit être fort, viril, ne doit pas laisser transparaître ses émotions…

  10. DG dit :

    Pertinentes questions et pertinentes réponses !
    Et quelle belle idée que de donner à lire ici, d’une façon synthétique mais qui ne fait pas perdre l’essentiel, ces deux penseuses incontournables.
    Merci Mademoiselle, de savoir trouver des façons aussi créatives et constructives de réagir à ce qui fait se sentir très impuissante.
    Parce que rester en colère, c’est primordial, mais parfois ça file la nausée sans trop savoir quoi en faire (tout particulièrement quand se sont des femmes qui se font, sans s’en rendre compte, perroquets du patriarcat).

  11. Emeline dit :

    J’ai trouvé cet entretien extrêmement intéressant. Il fait réfléchir, et m’a donné des envies de lectures!
    Mais (oui il y a toujours un mais) il y un petit paragraphe qui a retenu mon attention
    « Mais c’est pour les femmes hétérosexuelles que c’est le plus difficile. Beaucoup de femmes ont du mal à concevoir qu’elles ont cherché ou trouvé l’amour dans les rangs de la classe ennemie. Faute de parvenir à faire coexister ces deux propositions, elles abandonnent la seconde.  »

    Comment ça classe ennemie ? Je crois qu’il y a quelque chose que je ne comprends pas. Les hommes serait donc nos ennemis ? Tous ?
    Cela n’est pas légèrement exagérée ?
    N’est-il pas aussi dangereux de tomber dans une opposition hommes/femmes aussi radicales ?
    Je m’interroge ?!
    Je pense être plutôt féministe, mais j’ai toujours refusé de tomber dans cette opposition, et de considérer les hommes comme des ennemis. Je trouve cela bien trop manichéen.
    Après, j’ai peut être mal compris ou interprété ce passage… Si Mademoiselle avait la gentillesse de m’expliciter et de m’éclairer un peu plus ce passage, ce serait avec plaisir :)

    • valerie dit :

      la classe homme. pas les hommes.

      cette classe sociale là est évidemment ennemie, comme l’est pour les LGBT la classe sociale hétéro, ou pour les non blancs, la classe blanche.
      On ne parle pas ici des individus la constituant.
      On parle d’une classe sociale, donc construite, parfaitement artificiellement, dont la simple existence contribue à la discrimination de la classe « d’en face ».

  12. Badly Drawn Grrrl dit :

    Merci pour cet entretien, dont j’apprécie particulièrement la conclusion.

    • christine dit :

      L’entretien assorti des photos est très clair et super éclairant. Il y a un point qui retient mon attention, celui qui évoque le piège de la relation amoureuse et du sexe. Je suis frappée de voir, le nombre de mes amies qui, tout en décrivant leurs insatisfaction relationnelle avec leur conjoint (« il arrête pas de faire des crises c’est chiant » et autre « on passe notre temps à s’engueuler ») ne parviennent pas à partir au nom de la relation sexuelle (« c’est le meilleur coup que j’ai eu jusqu’à lors »). Tout se passe comme si la réalité de la relation sociale quotidienne était effacée sinon rendu muette sous l’effet bruyant de la relation sexuelle. Je suis toujours étonnée de la discontinuité qu’il y a entre ces deux types de descriptions chez une meme femme (l’enfer quotidien et le « paradis » sexuel). Et plus que tout je me sens bien démunie en tant qu’amie à voir que les contradictions dont on discute parfois sont à ce point déniées ou non perçues comme révélateur ou problématique….
      Je sais bien qu’on émancipe pas nos consœurs malgré elles, ni individuellement. Mais pour celles qui ont déjà été construite sous le joug de l’idéologie patriarcale, et qui voient malgré tout quelques pièces du puzzle, existe-t-il des petits trucs et astuces pour les aider…un peu.
      (Je leurs passe des bouquins et autres articles déjà…)

      Bien amicalement,
      C.

      • Emma dit :

        Je comprends ta question et j’ai envie d’y répondre ainsi…
        Il pourrait y avoir 2 choses.
        -Souvent violence= manipulation et intensité, donc ces deux choses réunies peuvent provoquer de super relations sexuelles (pas authentiques ni nécessairement égalitaires, mais enfin).
        -d’autre part, il y a un cycle à la violence conjugale. Si les relations sexuelles sont le point où l’homme se fait « pardonner » et qu’il promet de ne jamais recommencer (la lune de miel)… ben il a intérêt à beurrer épais!!!

  13. Ping : STOP aux violences faites aux femmes. « Mes coups de coeur

  14. Ping : L'ALSACE LIBERTAIRE » Violences masculines envers les femmes : entretien avec Christine DELPHY et Patrizia ROMITO

  15. « élevés par des femmes », quelle idiotie, comme si les femmes étaient toute-puissantes auprès de leurs enfants! Nous savons bien que pour les petits garçons, c’est beaucoup le comportement du père qui compte. Et le cercle des pairs, les autres petits garçons, ou jeunes hommes plus tard, qui font une très grosse pression à la conformité, et taclent sévèrement ceux qui sortent du moule. Plus tout l’ensemble de la société.

    Bien sûr, en tant que femme, on n’est pas complètement impuissante à influencer l’éducation de nos enfants, garçons comme filles. Mais ce qui va compter surtout, plus que l’éducation au sens étroit, c’est le fait de se faire respecter en tant que femme, de donner l’image de quelqu’un qui ne fait pas de concessions sur sa dignité.

    Mais comment faire si précisément on est enfermée dans une situation de destruction qui nous empêche même d’en sortir?

    • Laforet dit :

      « Mais ce qui va compter surtout, plus que l’éducation au sens étroit, c’est le fait de se faire respecter en tant que femme, de don­ner l’image de quelqu’un qui ne fait pas de con­ces­sions sur sa dignité.  »

      Bingo! « Cultive ton jardin »

      C’était il y a plus de vingt ans. Rentrant ravie d’une après-midi de courses improvisées au cours d’un épisode de « désaliénation aigüe paroxystique » (appellation de mon cru), mon compagnon de l’époque, insulté par ma bonne humeur et mon refus de principe de lui rendre compte de quoi que ce soit concernant mon emploi du temps, me flanque une gifle magistrale lorsque j’arrive en haut de l’escalier qui menait à notre appartement, ma fille de cinq ans et un couple d’amis étant témoins! j’eus l’inspiration de lui rendre la pareille malgré la différence de taille et de force entre nous, tout en expliquant à notre fille:
      « N’accepte jamais de qui que ce soit, père, mère, frère, soeur, ou autre, qu’on te traite ainsi, en paroles ou en actes. »
      J’avais bien conscience (ou plutôt je CROYAIS) de me mettre en danger, vue l’assymétrie de forces entre lui et moi, mais j’ai décidé, pour le principe, pour ma propre dignité, et au delà celle de toutes les femmes et en même temps donc, et surtout par obligation envers ma fille, de réagir d’une manière non équivoque, physiquement inclue. Je ne voulais A AUCUN PRIX qu’elle reste sur cette image de sa mère frappée par son père.
      Le résultat, qui m’a étonnée, et heureusement étonnée, fut que l’agresseur se calma instantanément. Le couple d’amis, qui n’avait pas réagi devant la violence que j’avais subie, me conseilla de « me reposer, calmer » etc. Ils ne restèrent pas mes amis, se séparèrent quelque temps après.
      Ce fut l’acte initial d’un long processus de désaliénation. Je l’ai fait pour notre fille, étant à l’époque incapable de le faire d’instinct, seulement pour moi-même.
      Je crois qu’elle en a pris de la graine. Son frère, refusant de se solidariser avec le groupe des garçons, en a été victime dès la maternelle, quand il était hors de la protection de sa soeur. Notre fille a grandi en se défendant physiquement spontanément et très efficacement s’est toujours faite respecter par tous dans le quartier.

      L’autre bénéfice est de récupérer sa capacité de penser, en même temps que de sortir de l’isolement.

      La dignité est bien le maître-mot, le moteur de toute lutte pour l’égalité.

      Cet article est vraiment excellent, précis, exact, fin dans son analyse et éclaire parfaitement tout ce que j’observe à présent, dans un contexte différent, et les luttes, si modestes soient elles que mes voisines et moi, menons. Merci à ses auteures.
      J’espère que ce blog va continuer.

  16. Berenice dit :

    Sur la socialisation d’un individu. Une étude (réalisée en Israël) a montré que les enfants d’immigrés ont plus de valeurs en commun avec les gens de leur pays d’adoption (de leur génération mais aussi avec la génération précédente) qu’avec leurs propres parents. Je vous laisse méditer ce résultat. Ce ne sont pas les mères et/ou les pères qui façonnent entièrement leurs enfants. On ne parle pas de « parentalisation », on parle bien de socialisation, ce n’est pas un hasard.

    • Laforet dit :

      Les enfants se socialisent les uns les autres, et optent pour certaines attitudes, en refusent d’autres, selon ce qu’il ont pu construire qui leur en donne le pouvoir. Rien n’est fatal.

  17. Ping : Violences masculines envers les femmes : entretien avec Christine DELPHY et Patrizia ROMITO | Entre les lignes entre les mots

  18. Shambalah dit :

    J’ai dû mal m’exprimer, excusez m’en…
    Je n’ai pas voulu dire que c’est de la faute des mères si les fils deviennent des hommes violents.

    Quand je disais que les hommes violents étaient d’anciens petits garçons, « élevés par des femmes », j’aurais dû dire « aussi élevés par des femmes » (dans le sens : pas plus pas moins que les enfants filles). Je faisais allusion à la réflexion de Christine Delphy sur l’éducation des filles :

    « Reconnaître notre propre dignité… c’est en effet la condition pour se révolter contre les atteintes à cette dignité. L’éducation des filles, c’est une formation au contraire de la dignité. (…)
    Les femmes sont éduquées à intérioriser qu’elles valent moins que les hommes, et qu’on peut leur en demander, leur en faire supporter plus. Mais cette éducation n’est pas cohérente. »

    ((Et ce serait un contre-sens d’interpréter son propos en disant qu’elle insinue que « c’est la faute des mères si les filles deviennent des femmes battues. » Du coup, je ne comprends pas pourquoi mon commentaire a été interprété par certain-e-s dans ce sens))

    Ce que je voulais dire, c’est qu’il me semble important de prêter aussi attention à l’éducation des garçons, pas seulement à celle des filles. Mais cultive ton jardin le dit bien mieux que moi :
    « Mais ce qui va compter surtout, plus que l’éducation au sens étroit, c’est le fait de se faire respecter en tant que femme, de don­ner l’image de quelqu’un qui ne fait pas de con­ces­sions sur sa dignité.  »

    Enfin, j’aurais dû préciser aussi l’importance à mes yeux du rôle des pères dans cette éducation à la dignité et au respect de l’altérité, pour les filles comme pour les garçons…

  19. Bardamor dit :

    – Les hommes privilégient la violence physique sur la violence psychologique, cette dernière consistant avant tout dans la séduction. Dans les sociétés où la violence psychologique joue un rôle plus important, les pouvoirs publics braquent leurs caméras sur la violence physique, pour les raisons qu’on devine aisément.
    – Les prisons sont remplies à 99 % d’hommes ; pourtant, la plupart du temps, ceux-ci n’accusent pas les femmes de leur infortune, mais l’organisation sociale dans son ensemble. Ou bien les hommes sont coupables, ou c’est la société. Du point de vue masculin il est frappant de constater que les femmes se refusent systématiquement à inculper la société, y compris quand elle est manifestement dans un état de pourrissement avancé. Comme la copulation est le préambule de la société, on peut penser que c’est encore le même tabou ou la même dévotion sociale qui empêche certaines femmes de porter plainte.
    – Personnellement j’ai toujours respecté les femmes, c’est-à-dire craint. Car les femmes sans pitié, le plus souvent.

  20. julian dit :

    Merci beaucoup pour cet entretien. J’ai trouvé le « dialogue » entre Dieu et le Christ particulièrement drôle et juste. On peut le décliner pour d’autres groupes opprimé-e-s. Combien de fois dit-on aux travailleurs(es) qu’ailleurs c’est pire, plus compétitif, moins de vacances, …
    Je vous pose la question en m’imaginant déjà la réponse: Serait-il possible de trouver l’entretien en anglais ou en portugais?

  21. Nema dit :

    Merci pour cet entretien extrêmement enrichissant.
    Seule une phrase me semble critiquable : « les psychanalystes aident aussi, par exemple à transformer le souvenir d’un viol par inceste en fantasme de jeune fille. »
    Freud a cru à un moment donné que des souvenirs d’inceste rapportés par certaines femmes étaient des fantasmes. Mais il l’a cru de bonne foi. Et Freud est mort il y a longtemps. Les théories psychanalytiques évoluent et continuent d’évoluer. Ce qui ne change pas, c’est que les psychanalystes recueillent la parole des analysants, leurs souvenirs, leurs rêves, ils ne transforment en rien. Ils essaient juste de comprendre. C’est l’analysant qui peut transformer.

  22. Plop dit :

    Interview très intéressante, merci !

  23. Lulu.sur.Les.Entrailles dit :

    Merci pour cet entretien ! Malheureusement, pour les femmes comme pour toutes les classes dominées, rien ne se fera tant qu’il n’y aura pas de prise de conscience d’elles-mêmes en tant que classe, et en tant que classe perdante de la lutte.

    Et on en prend de moins en moins le chemin, de cette prise de conscience. De plus en plus les femmes elles-mêmes viennent troller les sites ou les articles féministes pour bien préciser qu’elles, elles ne voient pas ce qu’il y a de mal à se faire traiter de mademoiselle, qu’elles, elles trouvent tristane banon lamentable, qu’elles, elles ont réussi à trouver un job payé correctement et qu’elles ne voient pas où est le problème, qu’elles, elles ont un mari qui fait la vaisselle (et elles y croient, le plus souvent, car maintenant impossible d’avouer qu’on effectue 80% des tâches ménagères : on a donc des exploitées tout comme avant, mais qui maintenant de surcroit font des efforts pour le dissimuler…), qu’elles, elles ne voient pas l’intérêt d’interdire la prostitution et de pénaliser le client (car c’est la liberté des femmes de se prostituer si elles le veulent, bien sûr), qu’elles, elles sont contre les hommes, tout contre (pour parodier quelqu’un), et font souvent partie de ceux qui crient bien haut et fort que les féministes ne sont que des mal-baisées qui veulent transformer les femmes en victime.

    Bref, il faut trouver un moyen de redonner du glamour au féminisme, afin que même les lectrices d’elle aient l’occasion de se rendre compte de la merde dans laquelle elles se trouvent, en tant que membre de la classe femme. Parce qu’en face, la classe homme est bien organisée, même si tous les hommes (loin de là) ne défendent pas explicitement leurs intérêts propres, et ils sont au pouvoir, donc en mesure de se protéger.

    Et cet article aide un peu à prendre conscience.

  24. pupuce dit :

    amen.

    et merci, ça fait grand bien un peu d’honnêteté intellectuelle, enfin! trop d’années passées à encaisser, seule, et là je confirme, en effet, toute femme qui tente de se libérer seule se retrouve de plus en plus isolée…malheureusement c’est le chemin pour les moins gâtées à la naissance d’entre nous, c’est seule qu’on doit avancer, on ne sera pas soutenues par les femmes de notre entourage qui n’ont aucune envie de remettre en question leur choix de vie à travers le partage du nôtre, on ne sera pas soutenues davantage par celles qui ont eu la chance de la naissance dorée, et qui souvent sont détentrice du pouvoir de faire changer les choses (juge, avocate, psy scolaire, bonjour bande de garces, je vous garde un chien) parce qu’elles refusent de se voir amalgamées à des filles de basse extraction qui doivent bien être handicapées du neurone pour avoir autant encaissé de violences, allons bon…
    c’est connu, une bonne victime c’est une victime morte. sinon si elle a subi c’est qu’elle devait avoir un truc, un potentiel victimaire, une petite tendance au masochisme, une crétinerie, une jupe trop courte, une raison, quoi, enfin, on ne va pas accepter que la violence frappe au hasard des individus en visant simplement une classe faible, ce serait tout de même Zola (filez moi un euro chaque fois que j’entends « Zola » quand je parle, je serai vite tirée de mes ronces, cimer).
    cette solitude de la colère, de la révolte, de la révolution menée par une seule pour sa pomme parce que personne ne le fera pour elle sinon et tout le monde s’en fout si elle meurt demain, je la vis. Celles que je connais qui ont tenté le coup également l’ont bien vécue aussi, la vivent encore.
    Nous sommes des femmes anonymes qui rament quotidiennement, qui paient de toutes part l’affront qu’elles ont commis de ne pas vouloir accepter, qui se font maltraiter au carré voir au cube pour avoir voulu justement refuser la maltraitance. Accusées de collaboration avec notre ennemi, surveillées, épiées même, par des administrations sensées nous protéger, mises sous tutelle de l’Etat quant à l’avenir de nos enfants, puisque nous ne pouvons être qu’inaptes, contraintes à des travaux ignobles et peu rémunérés (quand ils le sont), contraintes au carré et au cube pour avoir refusé la contrainte première, l’obéissance au mâle, papa patron ou mari.
    Vous nous trouveriez aisément, mais vous ne nous cherchez pas, nous vous faisons peur. Nous sommes le miroir d’un réel qu’on veut nier.
    On nous taxe de stupidité, de folie si ça ne suffit pas, beaucoup d’entre nous peuplent les asiles, il faut bien les remplir, ils commencent même à nous emprisonner, maintenant (opposez vous au droit de visite d’un père sur demande de l’enfant vous verrez le résultat, Fleury direct sans toucher les vingt mille).
    Nous nous trouvons entre nous, parfois, au gré de nos blogs, nous n’avons que rarement la chance de pouvoir rester en contact tant la pression pour nous diviser est forte. Une sera contrainte de déménager, une autre sera coulée financièrement, une sera condamnée en justice, une autre craquera nerveusement ne pourra plus partager avec quiconque… en voilà quatre disparues du réseau. Hop.
    Les unes après les autres, enfermées plus profond dans la maltraitance étatique volontaire, j’insiste, volontaire, organisée même, isolées, niées, muselées, socialement tuées, tuées tout court au final, certaines plus vite que d’autres, ça va vite de se générer un cancer quand on est désespérée. Il y a des suicides qui ne disent pas leur nom.
    Au nom de toutes ces femmes que j’ai croisées, qui m’ont aidée, soutenue, qui ont disparu, au nom de celles que je soutiens à mon tour maintenant pendant que je peux encore, et en vertu du fait que moi aussi je vais bientôt me faire aspirer dans mon isolement et que je connais la triste fin qui m’attend comme celle de mes copines de galère, si j’ai un message à passer aux intellectuelles féministes plus protégées que nous autres, pauvresses, privées d’études, privées de mecs valables, obligées de côtoyer des brutes, soumises de naissance, ce sera celui là :
    cherchez nous. Trouvez nous. Aidez nous. Entourez nous. Empêchez les de nous faire disparaître. Luttez pour nous, avec nous. Nous sommes une légion. Groupées nous pourrions tout changer en un temps record, groupées ils ne pourraient plus nous nier, nous museler. Nous avons la volonté de nous grouper. Chaque femme violée, battue, violentée psychologiquement (tapez pervers narcissique dans un moteur de recherche, nous sommes là) a envie de lutter pour les autres, pour ses filles, ses soeurs, sa mère, ses cousines, ses nièces, chacune d’entre nous sait qu’elle n’a pas mérité son sort, nous avons juste besoin de la force des instances existantes qui pour le moment se groupent plus volontiers contre nous que pour nous même si le discours officiel dit le contraire.

    nous sommes anonymes, nous sommes légions, nous ne pardonnons pas, nous n’oublions pas (aucun hasard dans cette phrase, non. ^^)…sachez nous trouver.

    • Merci Pupuce d’avoir parlé aussi vrai.

    • rainette dit :

      Merci Pupuce pour vos mots et je souhaite de tout coeur que les féministes intellectuelles reçoivent votre message.

    • La Gitane dit :

      Je me suis retrouvée dans votre commentaire, surtout quand vous évoquez votre solitude, votre difficulté à vous faire entendre, ce rabaissement systématique, ce dédain envers notre oppression, comme quand on vous dit que vous faites du Zola.
      Je vous trouve dure envers les femmes qui ont réussir leur carrière professionnelles ou politique. Déjà en 1970 Bourdieu pointait la difficulté pour les enfants d’ouvriers de devenir cadre, et il est saisissant de voir à quel point sa définition de « la violence symbolique » appliquée aux classe sociales se confond avec celle que les féministes donnent pour définir l’aliénation que subissent les femmes. En substance, voici ce qu’en dit la page Wikipédia consacrée au livre: http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Reproduction

      Les femmes des classes populaires subissent une double aliénation, si ce n’est triple: sexe, statut social, voire couleur de peau. Les chances pour une de ces fillettes d’avoir un jour un statut de cadre supérieur est de l’ordre de 2%.
      Cependant c’est un déséquilibre structurel sur lequel les femmes ‘haut placé’ n’ont aucune prise car le patriarcat leur a fait payer le fait d’accéder à leur position. Même si elles occupent des postes traditionnellement masculins, elles sont rarement émancipées de leur aliénation pour autant. Même si leur situation financière les rend autonomes il ne faut pas croire que pour autant, elles vont se soustraire à la pression sociale, l’éducation, l’entourage. Comme on l’a vu avec DSK, les hautes sphères ne riment pas forcément avec bonne atmosphère, et Tristane Banon n’était pas femme de ménage. Le harcèlement sexuel est à tous les étages et sous toutes les formes.

      Il y a une attitude typique de l’aliénation chez les femmes qui les pousse à vouloir des choses qui vont à l’encontre de leur propre intérêt. D’ailleurs je trouve que les magazines féminins sont en grande partie responsables de cette aliénation. En première ligne, les régimes. Tous les mois de l’année, vous pouvez perdre du poids, grâce à des conseils miracle donnés par des hommes. Déjà, la privation à manger ce qu’on veut, c’est une privation au plaisir. Quand on dit à une petite fille de ‘faire attention’ à ce qu’elle mange, c’est une première étape du processus qui la conduira à se priver de plaisir en s’imaginant que c’est pour son bien. On nous apprend à prendre sur nous. Quand une femme mange beaucoup, elle ‘se goinfre’, quand elle mange sucré, elle ‘est gourmande’, quand elle mange gras, elle ‘craque’. Je refuse d’utiliser ces expressions; quand je mange, et je mange toujours ce qui me fait plaisir dans les quantités que mon porte monnaie d’étudiante me permettent, je ‘reprends des forces’ ou je ‘me fais plaisir’, en fonction. Psychologiquement, l’impact n’est pas le même. Le vocabulaire attribué aux hommes a toujours été plus valorisant que celui réservé aux femmes – exemple de la colère, d’un côté l’homme ‘avec du caractère’, de l’autre, ‘l’hystérique’ (mal baisée, pendant qu’on y est). Il faut se réapproprier ce vocabulaire.

      Enfin si je dis tout ça, c’est pour rebondir sur votre dernière phrase. Cette citation scandée par le mouvement Anonymous et qui dit « Nous sommes anonymes, Nous sommes légion, Nous ne pardonnons pas, Nous n’oublions pas, Attendez-vous à nous »
      Oui, attendez-vous à nous, « Expect us » en anglais, et pas « venez nous chercher ». Vous le dites vous-même, vous ne croyez pas que quelqu’un-e va venir vous délivrer, parce que votre situation est partagée par toutes, et parce que nous sommes toutes seules au milieu des autres.
      Je suis étudiante et mon diplôme de Master ne me donnera pas l’égalité; il ne changera pas votre situation et j’en serai moi-même incapable parce que du haut de mon bac+5 je serai moi-même trop occupée à gérer mes problèmes de sexisme au travail, à la maison… On me fustigera si je tombe enceinte (les fâmes faut pas compter sur elles), si je ne prends pas mon congé maternité (mauvaise mère va!). Je lutterai contre la double journée de travail, contre les mains au cul du patron, contre les refus d’augmentation, contre les plombiers, les garagistes, etc.
      Vous attendez le Messie avec un utérus? Vous risquez d’être très déçue… Et vous restez dans votre aliénation de femme, passive, culpabilisée. Pendant des années, j’ai dit à ma mère de poser cette serpillère, ce fer à repasser, cette éponge. Que si elle ne le faisait pas, quelqu’un d’autre dans cette baraque serait bien obligé de s’y coller. Elle a toujours eu ce regard culpabilisé, éducation militaire oblige j’imagine, comme elle le dit si bien chez elle « chacun était à sa place ». Mais je crois qu’elle est fière de moi.

      Tout ça pour dire, pupuce, que si je pouvais être cette intellectuelle qui rassemble les foules, je le ferai, j’en ai l’énergie, mais je suis aussi seule que vous, aussi désarmée, même si pourtant je vis dans un monde probablement plus agréable en matière de sexisme. Ne croyez pas que ma génération soit plus enviable: j’entends dans la bouche de mes copines en couple les mêmes phrases que ma mère, j’entends des profs qui parlent du viol comme d’une formalité; même si par ailleurs on progresse c’est certain.
      Mais nous ne viendrons pas chercher les femmes chez elles, nous n’en avons pas le pouvoir. Nous pouvons nous réunir, nous battre, mais il faut qu’individuellement nous fassions le choix d’abandonner nos habitudes, il faut que l’on décide de lâcher la serpillère, l’éponge et le linge sale, et de partir; personne ne viendra vous voir pour vous dire « ça y est, on est complètement libres, il est temps de danser en string sur la place de la Bastille ».
      Il faut arrêter d’être passives, il faut refuser activement notre condition, et ça passera par le doute, la culpabilité, mais personne n’est en mesure de le faire pour les autres.

      Je suis désolée pour le pavé. Mademoiselle, je suis en train de dévorer votre blog, je m’y retrouve beaucoup, merci pour ces articles documentés et enrichissants.

  25. A. dit :

    Merci beaucoup pour cet entretien, très juste, comme d’habitude. Je ne connaissais pas l’ouvrage de Patrizia Romito, qui me semble capital, car j’ai été confrontée à cet aveuglement de la part de « témoins ».

    Il me reste une question, importante: Comment parler à ces femmes qui refusent de voir les violences faites aux femmes? Comment éveiller à la colère?
    Je me suis souvent emportée lors de discussions avec des amies, des collègues -sans succès, évidemment. J’en ai assez des dialogues de sourdes, et de ces phrases banales que vous citez, le « quand même, on est bien ici et maintenant » (et aussi le: « ça ne pourra jamais m’arriver, moi à sa place je serais partie tout de suite »)… Je me heurte toujours à ces arguments, et une fois qu’ils sont déconstruits, à cet aveuglement, ce refus de voir la domination masculine. Par commodité, bien sûr, mais pas seulement – par peur aussi, parfois; par désespoir peut-être (se sentir impuissante à lutter contre cette domination). Comment en parler sans risquer de tomber dans la même condescendance méprisable et méprisante que les blanches appliquent aux non-blanches – « vous êtes opprimées mais vous ne le savez pas » – en mettant à jour, avec la domination, la capacité d’agir collectivement pour la changer?
    Je sais que ma question est naïve, mais cela me désespère souvent lorsque j’évoque ce sujet avec d’autres femmes. Et il me semble que ça ne sert à rien d’avoir raison dans son coin, de se sentir en colère si la colère n’est pas contagieuse…

  26. Un super entretien !
    Quelle riche idée que de poser des questions croisées à Patrizia Romito et Christine Delphy ! Merci !
    La conscience sociale des effets « conscience dominée » est aujourd’hui totalement absente, et ce n’est pas le moindre effet de la domination… Et ces effets valent pour toutes les oppressions, et seraient d’ « intérêt général » à visibiliser…
    Il me semble que c’est un sujet particulièrement important politiquement, sur lequel il nous faudrait revenir inlassablement…
    Dans un autre domaine, deux personnes ont récemment écrit un livret intitulé « la violence sociale à l’encontre du végétarisme pour les animaux » (qui s’adresse avant tout aux végétarien-nes animalistes, dont la parole est délégitimée de bien des façons, et qui peinent à « sortir du placard » ; il est téléchargeable sur internet), qui s’inspire notamment d’analyses féministes et n’a eu aucun mal à les transcrire dans un autre domaine. Mais c’est que les mécanismes sont pour une part les mêmes, et les résultats similaires… Il en va de même avec l’ensemble des systèmes d’oppressions, petits ou grands, qui traversent nos sociétés de domination.

  27. Berenice dit :

    Bon, je sais que ce n’est pas légitime, que tu as une vie, les fêtes, que tu fais ça gratuitement, que rien ne t’oblige à le faire, tout ça tout ça… Que je salue ton action en faveur du féminisme etc.
    Mais, c’est quand le prochain billet?
    Je suis en manque, j’ai besoin de ma petite bouffée d’air féministe, toujours pertinente, quelque fois drôle, quelque fois tragique mais toujours brillante…
    S’il te plaît, hein, ne me fait pas languir si longtemps!
    Ps: toutes mes excuses pour mon outrecuidance 😉 et bonne année 2012, je te souhaite le meilleur et SURTOUT plein de chroniques sur ton blog :p

  28. rester aux aguets dit :

    chère mademoiselle, maintenant ça fait vraiment long, à ouvrir chaque jour le blog des entrailles sans nouvel article. ça laisse le temps de se procurer ‘un troussage de domestique’, de ratiboiser le net et de se faire un avis sur d’autres écrits, d’autres féministes, mais on aimerait bien un billet de toi, quand-même.
    solidairement,

  29. aléatoire dit :

    peut-être que Mademoiselle ne trouve plus le temps de publier de billets, soit pour cause d’écriture d’un bouquin féministe décapant ou en lice pour Prix Nobel du Féminisme, ou heu…j’espère que Mademoiselle va bien en tout cas :)

  30. Mademoiselle S. dit :

    Euh, je suis là. J’arrive bientôt.

  31. Laforet dit :

    Comme tout ça ne tombe pas du ciel, ça s’enracine forcément dans les pratiques éducatives, ces fameuses et fumeuses « mentalités » aux fruits amers qui repoussent sans cesse bien qu’on s’en passerait…
    Un système de domination se perpétue si, et seulement si, les dominés (toujours les plus nombreuSESx) se prêtent à formater bénévolement leurs enfants à la domination/soumission.
    Mamannnnnnnnnnnn, pourquoi tu m’as trahie
    C’est pour ton bien mon enfant, si tu veux commander plus tard, il faut que t’apprennes d’abord à obéir
    J’veux pas obéir, commander j’m’en fous, j’aime pas ça, je veux être lib’!!
    Une petite fille bien élevée ne dit jamais « je veux » mais « je voudrais »!
    et la liberté ça n’existe pas, ça n’se fait pas!
    Mais c’est ça que j’veux faire!
    Malheur unE enfant anormalE !!!!!!!Tu me fais honte, je vais être mal notée par ma mère, ma soeur, mes collègues, ma directrice, l’inspectrice, ton père qui ne serait pas content
    Une tribu entière de femmes dévouées à produire des cohortes de lafâmes et de vrais hommes pour la République et le malheur de leurs enfants…
    Enfin, quand on regarde la perspective historique, y’a quand même du chemin de fait. Et si on donnait un bon coup de pioche dans les racines pour finir? Un piochage vaut deux arrosages.

    http://www.oveo.org/index.php?option=com_content&view=article&id=246:a-propos-du-25-novembre-journee-de-lutte-contre-les-violences-faites-aux-femmes&catid=33:point-de-vue-de-loveo-sur-lactualite&Itemid=47

  32. Ping : A feminist reading of the French presidential election « FeministActionCambridge

  33. Ping : "COMME ELLE VIENT"… CANTAT : UNE AFFAIRE D’ÉTAT ? « FéeMiniste

  34. Ping : "Comme elle vient"… : Cantat, une affaire d’Etat ? « FéeMiniste

  35. Mantunisie dit :

    La violence contre la femme est devenue une chose très banale surtout dans les pays arabes, ce phénomène est devenu de plus en plus grave. Il faut savoir mettre fin à la violence à l’égard des femmes

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