La Bonne Française

Selon le Figaro d’hier, 20 janvier 2011, « la Française a en moyenne deux enfants ». Rien à voir avec « la charolaise » qui elle, est plutôt connue pour sa bonne viande.

Depuis quelques jours, Lafâme française est couverte de compliments… parce que elle a fait beaucoup de bébés en 2010 (prononcer des bèèèbèèès) : 828 000 enfants en 2010. Nous avons atteint les 65 millions de personnes en France, vous rendez-vous compte ? C’est merveilleux, enfin une bonne nouvelle et une sacrée dose d’optimisme, braille-t-on sur les plateaux télés, surtout que les bèèbèès c’est trop mignon, c’est l’avenir, c’est quand même le minimum qu’on demande à une femme, et ce qu’elle fait de mieux. Non, ça, on ne peut pas le dire aussi clairement. Mais on le pense bien fort.

Voilà donc, la grande messe de la natalité recommence chaque année, avec son lot d’explications vaseuses entrecoupées par quelques gluantes remarques sur l’espoir que peuvent représenter pour le pays ce bataillon de petits bras potelés appelé à téter de l’intérim dans 20 ans, cette réserve de soldats en couches qui apprendront à se vendre pour devenir de jolis petits loups sur le marché de l’emploi.

Kévin, Léa, bienvenue.

Mais avant d’aborder votre avenir, nous allons parler de ce que votre douce présence, merveilleuse et réconfortante, va faire à votre chère môman. Outre l’épisiotomie, la culpabilité d’avoir bu un verre de vin pendant la grossesse, la honte de ne plus être désirable pour Jules avec ces affreuses vergetures.

Mettons nous d’accord dès le départ, c’est pas de votre faute à vous, et de toutes façons vous le paierez à votre tour, et plus vite que prévu : l’échec scolaire va vous guetter dès la maternelle. Alors ne vous en faites pas, vous en baverez ailleurs que dans votre joli bavoir. Mais pour l’instant, occupez vous juste d’essayer de digérer comme vous pouvez le lait premier âge qu’on vous colle dans le gosier, faites des trucs de filles -un gentil gazouilli- si vous êtes une fille et des trucs de garçons -une grosse colère affirmée- si vous êtes un garçon, pour rassurer tout le monde, ça suffira.

Ce n’est donc pas de votre faute, et Mademoiselle ne doute pas une seconde que votre arrivée soit un vrai bonheur pour votre entourage. Vous ne l’avez pas entendu, mais vos parents ont certainement dit un truc comme « c’est le plus beau jour de ma vie » quand vous vous êtes pointés. Ils disent tous ça.

Ce n’est pas de votre faute, mais ça démangeait Mademoiselle de mettre quelques bémols à cette effusion de joie version Poupina.

Alors, môman, toi qui viens de mettre un bèèbèè au monde, sache qu’à partir de maintenant tu ne vas plus VIVRE. Non, non. Tu vas CONCILIER. Et même que ça ne va pas toujours être une réussite.

On va te demander d’être une Lamère, une Lafâme, une Lafâmactive et une Lafâmageorges (une amante quoi). Et sache le, tu vas te louper. Enfin, plus tu vas faire de gosses, plus tu as de chances de te louper, de te faire avoir jusqu’au trognon. Et tu penseras que c’est de ta faute, parce que tout est censé être fait pour que Lafâme concilie dans la bonne humeur.

Peut-être que tu vas très bien le vivre, peut-être même que tu vas échapper aux statistiques, mais sache le, elles courent très vite.

Avant d’aller plus loin, arrêtons nous une seconde.

Ce texte ne s’adresse pas à celles qui…

– ont un mec/mari génial qui les aide beaucoup ;

– pensent que c’est mesquin de voir les gosses comme ça.

D’abord, sachez le, Mademoiselle croise en majorité des femmes qui ont « un mec vachement bien qui les aide beaucoup ». Rappelons cependant que « aider » ne signifie pas partager. Ça signifie donner un coup de main à la personne en charge de réaliser une tâche. Ce n’est pas une obligation, c’est un « plus », et on n’est pas obligé de renouveler l’offre.

Mais tout de même, devant tous ces témoignages de femmes ayant des maris « vachement bien », Mademoiselle s’est posé des questions :

Où les statisticiens de l’INSEE vont-ils chercher leurs chiffres pour trouver une répartition si inégale des temps domestiques entre hommes et femmes, puisque tout à l’air merveilleux ?

Passeraient-ils une annonce du type :

« Institut respectable cherche gros macho vissé au fauteuil et femme soumise attachée à son aspirateur pour produire des statistiques faussées ? « 

Faut croire. À moins que l’INSEE ne soit un véritable repaire de féministes. Mais lorsqu’on voit qu’ils comptent le jardinage/bricolage dans le temps domestique, permettez moi d’en douter. Nous reparlerons certainement de cette histoire de bricolage, elle vaut le détour. Mais pour l’instant passons.

Sur le caractère mesquin de ces remarques, eh bien… oui, je le reconnais, il est terriblement mesquin de se pencher sans cesse sur ce qui ne va pas. Manque d’optimisme chronique. C’est un peu comme parler du chômage au lieu de se concentrer sur les gens qui ont du boulot et qui font tourner l’entreprise France. D’ailleurs, la transition est toute faite. Parlons du chômage et des bèbèès.

Le double effet « kiss cool » du bèbèèè :

Être mère, c’est comme une promesse Kiss cool : « Avec des effets qui se vivent physiquement ». D’abord, on trouve ça doux et agréable, ensuite, ça vous arrache un peu la gueule. C’est le concept. Que voulez-vous. Et c’est justement ce que les présentateurs télé et journalistes (quelle différence ?), ont oublié de vous dire, après avoir chanté les louanges de la maternité.

Prenons un exemple.

Si Jeanine et Gérard ont deux enfants, dont un a moins de trois ans :

– Sache que toi, Jeanine, tu vas consacrer 6 heures 27 par jour en moyenne à t’occuper de la maison, des courses, des gosses.

– Quand à toi, Gérard, tu vas y consacrer en moyenne 2 heures 37.

(Pour ceux et celles qui n’y croient pas, les chiffrent sont là, Principaux temps sociaux au cours d’une journée moyenne selon le type de ménage, sur le site de l’INSEE.)

Mais, allez vous me dire, que fout Gérard pendant que Jeanine se démène ? Facile. Il bosse. Enfin, je veux dire, comme Jeanine, sauf qu’il est PAYÉ, lui, pour le faire. Et qu’il va parler à des gens qui ont plus de 5 ans pendant sa journée. Non pas que Léa n’ait pas une conversation passionnante du haut de ses 5 ans, ou que Bob l’éponge ne soit pas un programme sympa à regarder. Entendons nous bien.

En image, ça donne ça, (en moyenne évidemment, et toujours selon les chiffres de l’INSEE cités plus haut) :

On voit donc que « les nouveaux pères » étaient malheureusement absents lorsque l’INSEE a fait ses enquêtes, c’est pas de bol, non vraiment.

Bref, voyez bien, chères mômans, que vos journées ne vont pas ressembler à celles des pôpas.

En terme d’emploi, cela se traduit assez concrètement : avec deux enfants, les femmes actives sont 37% à être à temps partiel, contre 3.8% des hommes. (source INSEE).

Et ce n’est pas la maternité en soi que Mademoiselle pointe du doigt. En couple sans enfant, les femmes font déjà le double de tâches ménagères (4h14 contre 2h03 pour les hommes. même source). Sur de telles bases, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’arrivée d’enfants au sein du couple se traduise de cette façon.

À rebours des calculs…

Selon le Figaro, nous ferions des gosses « à rebours des calculs ». Très juste. Lafâme devrait faire plus de calculs.

« C’est l’un des charmes de la France. On s’y plaint sans cesse. Mais, chaque année, une moisson de nouveau-nés semble célébrer l’avenir. À rebours de la morosité européenne, des précautions, des craintes et des calculs, les Français savourent les joies de la paternité. »

Oui paternité, parce que c’est le masculin qui l’emporte pour le terme. Les femmes, elles, combattent bien mieux les couches sales.

« Ces dix dernières années, la famille traditionnelle s’est fragilisée mais pas le désir d’enfants. »

L’instinct de la Nation. À en faire ovuler des foules de Lafâme.

Dans Libé, on apprend que « Cette spécificité française est attribuée à sa politique familiale. Dans l’Hexagone, on concilie relativement bien activité professionnelle et natalité. » (Libération du 19/01/11)

Heureuses de l’apprendre ?

«Tous les pays qui favorisent cette conciliation ont un taux de fécondité parmi les plus élevés», pointe France Prioux. C’est le cas de la Norvège (1,98) ou de la Suède (1,94), qui ont des taux de fécondité proches du nôtre. En revanche dans les pays où, traditionnellement, la tâche d’élever l’enfant revient à la mère, les taux de fécondité sont plutôt bas. » (Libération du 19/01/11)

Parce que dans notre pays, la tâche d’élever les enfants ne revient pas à la mère ? Rappelle nous les chiffres Jeanine.

Pour deux enfants, dont un âgé de moins de trois ans, Lafâme consacre 2 heures 35 de soins aux enfants, contre 0 heures 56 pour les hommes.

Ah, ben heureusement que la tâche ne nous revient pas dis donc, Jeanine. Qu’est-ce que ce serait sinon.

Heureusement Le Figaro est plus honnête et parle des françaises qui « assument maternité et travail ». (Le Figaro, 20/01/11)

Ah oui, « assumer » est l’autre terme avec « concilier », pour dire qu’on se fait exploiter. Assumer, c’est signe de maturité. exemple : un ado n’assume pas toujours les conséquences de ses actes ; une Lafâme névrosée n’assume pas toujours sa féminité. Voyez ?

Bref, notre « modèle intéresse », figurez-vous :

« Des experts venus du monde entier cherchent à percer les secrets des Françaises, qui assument maternité et travail et jouissent d’une longévité exceptionnelle! » (Le Figaro, 20/01/11)

Vous le voulez le secret ? Un patriarcat toujours bien assis sur ses bases, renforcé par une novlangue nous ramenant à la maison en douceur, à coup de cocooning, de déco zen, de « retour de la maternité », d’horloge biologique, ou de temps partiels imposés.

Et hélas, tout est fait pour garder le secret.

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11 réponses à La Bonne Française

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  2. Antoine dit :

    Il y a autre chose dans les chiffres de l’INSEE : alors que la mutualisation devrait permettre une meilleure efficacité, les couples sans enfants consacrent en cumulé plus de temps au ménage que les célibataires pris séparément (plus de 6h, contre moins de 5h). La totalité du surcroît étant pris en charge par les femmes.
    Alors, les célibataires de l’INSEE sont-ils exclusivement des étudiant(e)s fêtard(e)s en chambre de bonne ? Ou bien y a-t-il une pression sociale à l’entretien méticuleux du logis sur les femmes qui se mettent en couple ?
    Mademoiselle, qu’en penses-tu ?

  3. Arrakis dit :

    A vue de nez je dirais, en plus de la pression concernant l’entretien du foyer par lafâme, que l’on reçoit plus souvent du monde quand l’on vit en couple, parce que l’on est deux au lieu d’un, et parce que l’habitat est, généralement, plus spacieux que quand on vit seul, d’où hébergement plus pratique des proches divers.
    De plus, si l’on fait, par exemple, les courses ensemble, le temps de travail domestique est compté aux deux têtes de pipe, sans que le temps de travail domestique en lui même n’augmente pour autant.

    Il faudrait comparer les chiffres des couples et ceux des colocations pour se faire une idée, mais l’INSEE n’a pas l’air de connaitre ce mode de cohabitation.

    Au passage : suis je la seule à être complétement interloquée par les plus de deux heures par jour de temps domestique pour une personne seule ? A part les jours où je bricole (c’est compté en temps domestique), et autres jours d’exception, je n’atteins même pas la moitié de ce temps quotidien.
    Idem quand j’étais « couple sans enfant », d’ailleurs.

  4. Gremeline dit :

    Le problème, malheureusement, c’est que ces mesdames ont souvent tendance à se prendre pour des superwoman et à vouloir faire tout, toutes seules.
    Parce que vous comprenez, ces chers messieurs sont un peu empotés sur les bords (si ce n’est pas pour dire qu’ils sont totalement incompétents)
    Combien de fois j’ai vu des mères ne presque pas laisser le père prendre le bébé dans ses bras de peur sûrement qu’il lui fasse mal !
    Alors s’en occuper… même pas en rêve!

    Tout ça pour dire que le problème en fait il est dans la façon que les femmes ont de penser « jamais mieux servi que par soi-même ». Si on ne laisse pas ces messieurs prendre leur part du travail… ils vont pas aller le réclamer (pas fous hein!)
    Il y a encore du boulot à faire dans les cerveaux de ces jeunes demoiselles pour qu’elles ne deviennent pas des femmes soumises avec le sourire!

  5. laetitia dit :

    très bien dit gremeline

    combien de superwoman ne laissent pas les hommes approcher la serpillère sous prétexte qu’il ne « sait pas faire » ou « fait mal il faut que je repasse derrière »? (je préfère ne pas parler de la salle de bain et des toilettes qui arrivent en tête des plaintes… visiblement, la notion de sanitaires propres et opérationnels diverge beaucoup selon le sexe)
    pour ma part, je n’ai JAMAIS fait 2 heures de tâches domestiques par jour
    je vis seule avec un enfant une semaine sur deux… et elle est très surprise quand elle me voit faire la poussière (genre « mais quoi? on attend quelqu’un d’important??? ») bien habituée au bordel ambiant (raisonnable mais constant) elle trouve ça « normal » et j’en suis bien contente
    grâce à la garde alternée, j’arrive à être bien dans ce bordel et dans ma vie : je n’arrive à être mère qu’une semaine sur deux, oui (plus c’est trop, c’est pas humain je dirais)
    il m’aura fallu… 35 ou 36 ans pour me déprogrammer, c’est beaucoup et c’est peu à la fois

    mademoiselle, merci pour vos articles que je découvre aujourd’hui

  6. jean dit :

    Mouais….je sens que je vais pas me faire des copines sur ce forum, mais bon si on est tous d’accord, ya plus de débat…
    En plus j’ai l’immense tort d’être un homme…..je vais donc probablement me faire lyncher…
    mais:
    je connais plusieurs exemples d’hommes qui prennent en charge bien plus que leur part de tâches domestiques.
    parmi ceux là j’en connais 3 qui se sont fait quitter par leur femme parce qu’ils ne correspondaient plus au critères de ce qu’attendaient leurs femmes…à l’image de l’homme qu’elles portent en elles…

    dans les 3 cas elles les ont quittés pour un infâme macho vissé au fauteuil avec la télécommande greffée dans la main…(je suis pas sûr qu’elles en soient plus heureuses, mais bon)

    dois-je en conclure que dans leur tête elles veulent un homme qui prenne en charge les tâches domestiques, mais que dans leurs fantasmes elles rêvent d’un macho à l’ancienne ?

    allez comprendre ce qui se passe dans la tête de certaines femmes…..
    moi je reconnais que de plus en plus d’hommes ne comprennent plus rien à ce qu’elles attendent de nous.
    On vit quand même une époque où les hommes ne savent vraiment plus où ils habitent…

    Doit on rester dans la catégorie des hommes « désirables » où se conformer à ce qu’elles attendent de nous dans leur discours ?

    Bon..quand je dis « les femmes » ça ne veut ne veut pas dire grand chose, chaque femme étant différente.
    Mais quand vous dites « les hommes » c’est un peu la même chose..
    non ?

    • Mademoiselle S. dit :

      il y a une différence entre régularités statistiques et poncifs.
      à part ça, ici on ne lynche pas « les hommes », on ne les hait pas. Et on ne dévore pas non plus les petits enfants. ce sont les communistes qui font ça. faut pas tout confondre.

    • AG dit :

      « Doit on rester dans la caté­gorie des hommes «désir­ables» où se con­former à ce qu’elles atten­dent de nous dans leur discours ? »

      Et si vous étiez non pas ce que Lafâme attend que vous soyez, mais juste ce que vous avez envie d’être vous-même? (je dis peut-être une énorme absurdité, hein, je suis nulle en féminisme)

  7. lizille dit :

    Bonjour AG,

    non tu ne dis pas forcément une énorme absurdité, et dans un monde idéal je serais tout à fait d’accord avec toi et je tends vers cela mais en chemin il ne faut pas oublier la pression sociale qui écrase les individus et les paradoxes actuels sur les rôles des H et F.
    Donc ce n’est pas une « énorme absurdité » mais juste une grosse facilité sans vouloir t’offenser.
    Le problème qui peut se poser pour être soi-même est qu’il faut déjà bien se connaitre et s’autoriser à l’être au delà de vouloir l’être. Et pour bien se connaitre, il faut prendre le temps de s’écouter, c’est la clé mais le hic dans « prendre le temps » c’est qu’il faut avoir du temps…
    Et c’est un combat aujourd’hui.

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