Bancable

[pronon­cer bankèbeul, with an eng­lish accent please]

Cette semaine, j’ai réussi à avoir ma ban­quière au télé­phone. Bon, évidem­ment, pour cela, j’ai dû par­ler à plein de robots lan­goureux, appuyer sur quinze touches de mon télé­phone et essuyer trois « Madame Machin est en com­mu­ni­ca­tion télé­phoni­i­ique, je lui dis de vous rap­peler ? ». Ah non, non, moi j’appelais juste pour enten­dre la ver­sion remixée des qua­tre saisons que vous avez mis en musique d’attente.

Bref, j’ai fini par avoir Madame Machin. J’ai pas été déçue du voyage.

« Banque Ébeule bon­jour ! » m’a-t-elle dit très enjouée parce que c’est top fun cool de bosser à la Banque Ébeule. Moi j’ai répondu bon­jour, parce que je suis polie. Elle m’a demandé qui j’étais, j’ai répondu sobre­ment : NOM Prénoms. Là, elle a dit « Aaaaaah Madame Bidu­u­u­u­u­u­ule, très bien, j’ai essayé de vous join­dre à plusieurs reprises (ton vague­ment pater­nal­iste) ». J’ai dit que moi aussi, j’avais essayé quand je pou­vais, que ça n’avait pas abouti, et que le reste du temps, ben je bos­sais. Ce qui ne m’a pas empêché d’être à décou­vert. Elle a dit « oui, oui… » vague­ment, puis elle m’a demandé ce que je voulais. J’ai expliqué ma sit­u­a­tion (pas trop de fric mais rien de dés­espéré, puisque j’appelais du haut d’un compte crédi­teur) et j’ai demandé ce qu’elle pou­vait faire pour moi con­cer­nant les mon­strueux agios que j’avais eu à payer, par exemple.

Elle a pas aimé.

Parce que Banque Ébeule, ils aiment le marché, la con­cur­rence et la bataille pour sat­is­faire le client, mais quand ça les arrange. Moi, je n’ai pas trop de fric, alors je suis pas une vraie cliente. Mais comme j’avais courageuse­ment armé mon cerveau pour me bat­tre sur son ter­rain, j’ai rede­mandé ce qu’ils prévoy­aient pour moi, parce que je suis CLIENTE. Et que, paraît-il, le client est roi. Elle s’est con­cen­trée, ça a fait un drôle de bruit d’ailleurs, je l’imaginais toute rouge der­rière son bureau, et elle a dit dans une grande res­pi­ra­tion : « Je peux relever votre décou­vert autorisé de 60 euros ! ».

Wouah.

J’ai dit « Ah, c’est tout ? ». Elle a encore moins aimé.

J’ai repensé à la pub, parce que d’après les spots qui passent, Banque Ébeule se fait un hon­neur de se plier en qua­tre pour ses clients. Et tout le monde a un sourire ultra bright, y’a de la musique et ça tran­spire la lib­erté et le bon­heur. Alors moi je voulais pareil. J’étais prête à danser, je venais de me brosser les dents et je voulais être libre et légère. Comme ils dis­ent dans la pub. J’ai insisté pour savoir ce qu’ils pou­vaient faire pour moi, pour la cliente que je suis. C’est à par­tir de ce moment là qu’elle a com­mencé à me par­ler comme si j’avais deux ans et un léger retard mental.

D’abord, elle m’a demandé mes revenus. Je lui ai donné alors qu’elle les avait sous les yeux. Mais je sup­pose qu’elle voulait qu’en le dis­ant, je prenne con­science de leur mai­greur et du peu de droits que m’octroyait l’épaisseur de mon porte­feuille. Sauf que je les con­nais bien mes revenus et que je n’ai pas été frap­pée de honte en les énonçant tout fort. Elle m’a demandé ou je tra­vail­lais. J’ai répondu, alors que sur mes relevés ban­caires, le nom de mon employeur appa­raît. Elle a dit « Ah » d’un ton dégoûté avant de deman­der ce que je fai­sais exacte­ment là bas. J’ai répondu. Même pas honte de ne pas être une jeune louve de la finance, une com­mer­ciale en tailleur, une poin­ture de la comm”. C’est là que tout y est passé, parce que figurez-vous que j’ai l’outrecuidance de :

- vivre dans un apparte­ment de 50 mètres carrés ;

- manger ;

- avoir l’électricité ;

- avoir le gaz ;

- avoir internet.

Salooooooooope !

Le grand luxe.

Elle m’a aussi parlé de mes prêts. Sauf que j’en ai pas. J’ai dit alors sobre­ment : « Mais je n’ai pas de prêts » et elle a répondu en soupi­rant un vague « oui, oui », avant de se lancer dans une tirade sur la bonne ges­tion de l’argent. J’ai écouté un moment sa morale vaseuse de classe moyenne, avant de lui dire qu’il me sem­blait qu’une banque qui avait fait appel à l’argent de l’État pour ne pas couler n’était pas très crédi­ble pour don­ner des leçons de bonne ges­tion. D’ailleurs, je n’avais pas eu besoin de prêts pour me remet­tre à flots, moi. J’ai senti qu’elle fai­sait des tours fréné­tiques sur sa chaise de bureau. Elle a fait une sorte d’onomatopée, si bien que je n’ai pu saisir la teneur exacte de sa réponse. Il me sem­ble cepen­dant que ça devait être du reg­istre du « ta gueule connasse ».

Il y a eu un léger blanc, j’en ai donc prof­ité pour rede­man­der avec assur­ance ce qu’ils pou­vaient me pro­poser, puisque je les payais pour des ser­vices ban­caires et grasse­ment en plus. « Mais c’est le monde à l’envers », qu’elle a dit !

Là, j’ai com­pris que ça voulait dire que je n’avais pas à lui par­ler sur ce ton avec un compte crédi­teur à trois chiffres.

J’ai alors demandé, au nom du respect du client, à ce qu’elle cesse d’employer un ton infan­til­isant et con­de­scen­dant avec moi. J’ai aussi demandé si elle par­lait comme cela à tous ces clients.

Elle a fait un truc du genre « shcleubeuleuh gniar­fééé naaah », que j’ai sup­posé être un signe de léger agace­ment, avant de me dire « Je n’ai JA-MAIS été comme vous venez de le dire, de toutes façons, la con­ver­sa­tion est enreg­istrée, on pourra réé­couter l’enregistrement shcleubeuleuh gniar­fééé naaah ».

Ah. N’ayant insulté per­sonne, je n’avais pas de soucis à rée­couter l’enregistrement. Sauf que je n’avais JA-MAIS (shcleubeuleuh gniar­fééé naaah) autorisé qui que ce soit à m’enregistrer.

J’ai demandé une dernière fois ce que Banque Ébeule avait à me pro­poser, en pré­cisant que j’allais me tourner vers d’autres ban­ques pour com­parer les ser­vices pro­posés. C’est là qu’elle a sorti tout ce qu’elle avait dans les tripes. Je pense qu’elle a ouvert son tiroir, sorti les petites fiches bris­tol faites lors du dernier sémi­naire de for­ma­tion « ges­tion de con­flit » avec repas offert et porte-clé Banque Ébeule cadeau. Elle m’a dit « qu’on allait étudier mon dossier sérieuse­ment » sur un ton encore plus mielleux que celui d’un Drucker rece­vant Bernadette et son gros Douil­let un dimanche plu­vieux. Et elle ajouté que ses col­lègues autour en étaient témoin. Ah les grosses ficelles de Banque Ébeule. Et d’un, je vous prends au sérieux Madame Bidu­u­u­ule, et de deux, mes col­lègues sont der­rière moi alors calmez-vous.

Elle a ensuite repris son ton d’assistante sociale qui cause à une andouille inca­pable de se gérer, et elle s’est remis à ponctuer ses phrases de com­mer­ciale par « Madame Bidu­u­u­ule, hein Madame Bidu­u­u­ule ». Je me suis demandé d’un coup si j’étais en train d’acheter un aspi­ra­teur ou une cafetière, telle­ment ça puait le stéréo­type force de vente.

Je ne vous cache pas que j’ai eu une très, très légère envie d’utiliser de vilains mots. Mais je ne me suis dit que ça aurait été dom­mage de glisser après un sans faute, alors j’ai ter­miné sur son ter­rain en réaf­fir­mant ma volonté de com­parer les offres, volonté muée par l’absence de ser­vices pro­posés par Banque Ébeule à sa clien­tèèèle (ton automa­tique, avec pointe aigue en milieu de phrase et fin sur un ton plus grave, façon BFM TV). Faire marcher la con­cur­rence en somme. J’ai ajouté que lorsque mes revenus seront supérieurs, ce n’est pas à Banque Ébeule que j’irai les placer. Elle a refait un « shcleubeuleuh gniar­fééé naaah » suivi de la promesse fébrile de se pencher avec sérieux sur mon dossier. Je pense qu’elle était en train de repenser au coût engen­dré par le recrute­ment et la fidéli­sa­tion d’un client.

C’est vrai que ça coûte cher une cam­pagne de pub. Et comme j’ai bon cœur, j’ai pensé leur épargner le coût du recrute­ment d’un quel­conque Séguéla orange carotte. Je vais donc leur pro­poser un nou­veau slo­gan en guise de cadeau d’adieu.

J’ai pensé à « Banque Ébeule : fort avec le faible, faible avec le fort ! », mais si vous avez d’autres idées, le con­cours est lancé.

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One Response to Bancable

  1. Joker says:

    Super j’ai pris beau­coup de plaisir à lire ce billet.

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