L’assisté

Tu en as marre des stages lamentables ? Des formations fumeuses ? Tu connais par coeur les Techniques de Recherche d’Emploi ? Puisqu’avec le bac, tu n’as le droit à rien et que tu n’étais pas un mauvais élève à l’époque, tu te dis que tu pourrais reprendre tes études. Et puis après tout, tu as lu que la formation tout au long de la vie était un droit, mieux, l’honneur du pays des Lumières. Ce que tu ne sais pas encore, c’est qu’on est passé à l’ère des ampoules basse consommation. La première fois que tu es allé voir Martine, qu’est assistante sociale, elle t’a parlé comme à un gosse. Ça ne t’a pas rebuté, tu avais pris l’habitude. Des années de chômage, ça te forme un homme.

Elle t’a filé une bourse après un petit parcours du combattant institutionnel parce qu’elle était ravie de te faire disparaître temporairement des chiffres du chômage. Elle t’a demandé d’inscrire ta démarche dans un projet et tout le tintouin habituel. Tu as construit le projet qu’elle attendait. Tout ce que tu voulais, toi, c’est te donner une chance de sortir de ta spirale de la réinsertion foireuse avec ses kilomètres de psychologisation dégoulinante, ses rendez-vous à confesse pour faire le point avec un conseiller terne et tout le souk habituel. On t’a demandé d’ouvrir tes chakras, de développer tes compétences de sociabilité, de t’ouvrir à la flexibilité. Tu as tout fait comme il faut, alors la construction du projet de Martine, t’étais plus à ça près. Du coup, tu lui en a collé plein la vue, elle a signé le misérable chèque. Tu t’es retrouvé à nouveau scolarisé. Ce qu’elle n’avait pas prévu, Martine, c’est que ça marche, que tu aimes ça et que tu en redemandes.

Martine, tu la vois deux fois par an. Elle est habillée comme une assistante sociale, avec des fringues ethniques et des lunettes aux montures en plastique épais. Elle a un grand sac besace et une clio. Depuis quelques années maintenant, c’est elle qui s’occupe de valider tes demandes.  Plus les années passent, plus elle te fait sentir que tu es illégitime, que tu es un vieil attardé assisté, que tu commences à dépasser les bornes.

Martine prend toujours son air le plus affairé et s’excuse par avance des nombreuses interruptions que tu vas devoir subir, puisqu’elle est toujours débordée. Elle fait ça pour que tu te sentes que tu n’es pas le seul à demander l’aide de l’État.

Assis en face de son bureau, tu as comme loisir la possibilité d’admirer toutes les belles cartes postales des amis tiers-mondistes écolo de ta zélée servitrice, pendant qu’elle tapote sur son clavier frénétiquement (avec ses deux index). Lorsqu’elle penche sa tête biodégradable sur le côté, elle dégaine généralement son plus beau sourire et marque un temps, pour te montrer qu’il s’agit bien d’un entretien personnalisé dans les règles de l’art. Ensuite, elle te bave un : « Alors Monsieur Machin ? Qu’est-ce qui vous amèèène ? ». Monsieur Machin c’est toi, tu es habitué à ce genre de cirque, tu as besoin d’argent, alors tu réponds toujours docilement.

Pendant que tu tentes de présenter encore une fois le plus sobrement ton cas, Martine fait invariablement dodeliner sa grosse tête compréhensive, avant d’acquiescer pour signifier qu’elle a bien tout compris et te faire taire. Ensuite, elle fait cliqueter son collier équitable, avant de recommencer à farfouiller dans son ordinateur. Tu attends patiemment que ses deux index s’arrêtent, et qu’elle se tourne vers toi. Là, avec toute la gravité que lui permet son air bovin, elle dit toujours que la procédure n’est pas aussi simple que les années précédentes et qu’elle t’avait prévenu quelques mois auparavant. Si tu sembles en douter, elle répond « Mais si, Monsieur Machin », comme si tu venais subitement de perdre l’essentiel des tes facultés mentales. Ensuite, elle sort les textes et commence à grimacer.

C’est vraiment compliqué, qu’elle se met à répéter. Tu prends un air interrogateur, et c’est immanquablement là qu’elle t’explique à quel point tu es une plaie, que tu rends son travail difficile. D’abord, tu n’entres pas dans les cases parfaitement. Tu es un boulet. Ensuite, elle te démontre que tu es un looser qui a choisi des études non rentables, et qu’on ne finance pas les loosers de gaité de cœur, même quand leurs résultats scolaires sont très bons (sourire forcé).

C’est là qu’intervient le principe de réalité. Toi, tu es un grand enfant. Tu resserres alors tes genoux, tu te redresses, tu mates tes pompes, tu attends que ça passe.
Une autre chose intervient, ajoute-t-elle systématiquement. Tu n’as jamais l’air suffisamment dynamique, mordant, punchy, concerné, investi, positif, entreprenant, énergique. Te défendre devant une commission est une véritable gageure. Elle fera tout ce qu’elle peut. Tu dis merci et tu tentes de te justifier, mais elle ne semble jamais convaincue.

Tu réponds à toutes ses questions. Elle t’a demandé de lister tes dépenses, les détaille, t’interroge, passe en revue ton budget d’assisté. En général, c’est là qu’elle commence à te gonfler et que tu te mets à poser des questions qui fâchent. Tu demandes qui compose la commission. Tu n’auras pas de réponse. Elle te dira juste que la commission est souveraine, sans appel. Elle ajoutera également qu’elle ne peut ABSOLUMENT pas présager de la réponse de ladite commission. Elle prend toujours un air extrêmement professionnel en disant cela, comme si elle protégeait un secret d’État.

En général, elle pose les deux mains à plat sur son bureau design pour te signifier que l’entretien est fini, qu’il ne te reste plus qu’à attendre le résultat de la commission occulte.

Tu repars toujours à deux, toi, et ta dignité sous le bras, en te demandant comment financer cette nouvelle année d’études.

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