Variable d’ajustement

La con­nasse de la boîte d’intérim s’appelait « Béné », c’était écrit sur son dévi­doir à scotch. Elle parais­sait tou­jours sor­tir de chez le coif­feur, fai­sait mille petites manières avec sa bouche et sai­sis­sait tous les objets comme si son ver­nis à ongle n’était pas encore sec. J’ai eu envie de l’éclater des mil­liers de fois, de lui casser la gueule, de hurler, de foutre en l’air son bureau. Sauf que j’avais besoin d’argent et qu’elle avait le pou­voir de me trou­ver des « mis­sions » d’intérim.

La pre­mière fois que je l’ai ren­con­trée, elle m’a dit qu’elle ne pou­vait pas me don­ner de mis­sion sans que je sois inscrite, alors j’ai dit que je voulais m’inscrire. Elle m’a répondu que les inscrip­tions, c’était pas l’après-midi, mais le matin. Je sup­pose que c’est pour tester la moti­va­tion du chômeur, détecter les deman­deurs hon­nêtes puisque matin­aux. Je suis donc rev­enue le lende­main matin. Elle m’a inscrite puis a relevé la tête et m’a dit: « On n’a pas de mis­sion pour vous ». Pen­dant plusieurs semaines, j’ai insisté jusqu’à ce qu’elle craque et me fasse l’honneur de me con­fier « un inventaire ».

Je me suis retrou­vée quelques jours plus tard à atten­dre avec quatre-vingts intéri­maires, sur un park­ing de grande sur­face, de nuit. On est venu nous annon­cer qu’il n’y avait pas de ves­ti­aire pour nous, et que le park­ing ne serait pas sur­veillé. Par con­séquent, « l’entreprise n’était pas respon­s­able des éventuels vols qui pour­raient se pro­duire » pen­dant notre nuit de tra­vail. Nous sommes quand même tous allés déposer nos man­teaux et sacs dans nos voitures, avant de nous remet­tre à atten­dre sans man­teaux, dans le froid, que la petite porte s’ouvre.

Tu entres sou­vent par un couloir dans lequel per­sonne n’a trouvé utile de met­tre un peu de pein­ture sur les moel­lons. La lumière est dégueu­lasse, ça sent la pous­sière et le dés­in­fec­tant indus­triel. Tu suis le trou­peau jusque dans le mag­a­sin, et tu con­states qu’ils n’ont allumé qu’une petite par­tie des néons, pour faire des économies. C’est glauque à crever.

Des inven­taires, j’en ai fait des tonnes. J’ai compté des rouleaux de PQ, des livres, des fro­mages, des brioches, des chewing-gums dans les présen­toirs devant les caisses, des tasseaux, des clous, des élas­tiques, des bar­rettes à cheveux… il y a eu des mis­sions pires que d’autres, mais à chaque début d’inventaire, le chefail­lon s’est tou­jours fendu d’un petit aboiement hargneux pour nous expli­quer qu’il passerait au hasard recompter der­rière nous. S’il trou­vait deux erreurs, il nous vir­erait devant tout le monde. Et fau­dra pas compter être payé.

J’ai com­mencé à m’habituer aux inven­taires. Le principe était sim­ple, bien que l’organisation sous-entendait que tu n’aies plus de vie. La boîte d’intérim me préve­nait par­fois juste une demi-heure avant, par sms. Là, il fal­lait tout lâcher, filer en courant sur un nou­veau lieu de tra­vail sans savoir quand on pour­rait ren­trer chez nous. Parce que tu ne sais jamais vrai­ment quand tu auras ter­miné. Par­fois, on te fait pointer un peu avant minuit, puis un peu après minuit, pour te passer arti­fi­cielle­ment sur « une autre » mis­sion. Tu te retrou­ves comme ça à bosser de 20 heures à sept heures trente du matin. C’était pas prévu, ou on n’a pas jugé utile de te le dire, et si chez toi on on s’inquiète parce qu’on ne te voit pas ren­trer de la nuit, c’est tant pis.

Les mis­sions à l’usine étaient cer­taine­ment plus dures que les inven­taires et les mises en rayon dans la grande dis­tri­b­u­tion, mais finale­ment, le point com­mun restait notre statut de merde, notre statut d’intérimaire. Quand tu fais de l’intérim, tu n’es rien, tu retournes au XIX° siè­cle, tu es jour­nalier. Tu dépends du bon vouloir de celui ou celle qui organ­ise le marché à bes­ti­aux. Tu te pointes et on te regarde les dents. Tu ne fais que passer, alors on t’appelle « Eh, toi de la par­fumerie » si tu es au rayon den­ti­frice, « Eh, toi des liq­uides », si tu es au rayon des bouteilles… On te presse pour tra­vailler plus vite, tou­jours plus vite, et tu te retrou­ves en con­cur­rence mal­gré toi avec les per­ma­nents, les moins pré­caires, qui en retour ne t’aiment pas.

On a le droit à rien, qu’à fer­mer notre gueule. On bosse par mis­sions d’une semaine, on est renou­velé tacite­ment semaines après semaines, si on est assez docile. Il y en a qui bossent comme ça des années, dans des grandes entre­prises françaises bien con­nues, des fiertés nationales.

Être renou­velée, c’était à la fois l’horreur et ce que je recher­chais. Parce que tou­jours recom­mencer dans un lieu nou­veau, avec au ven­tre la peur de se planter, de ne pas trou­ver ses mar­ques, les repas seule le midi parce que tu ne con­nais per­sonne, c’est très dur. Mais ne pas être renou­velée, c’était s’octroyer une journée, deux, voire une semaine pour souf­fler et retrou­ver un rythme de vie humain. Parce que quand tu fais de l’intérim, tu n’as pas de vacances, pas de jours de repos. On peut te virer si tu dois pren­dre une après-midi. Enfin, on ne te vire pas en fait, c’est juste qu’on ne te renou­velle pas.

J’ai décou­vert ça avec éton­nement. Je savais bien qu’il y avait des gens qui bos­saient dans des con­di­tions immon­des, même que je trou­vais ça dégueu­lasse puisque j’étais de gôche. Mais quand je m’y suis retrou­vée, quand je suis mon­tée dans mon AX vieille de dix huit ans après mes huit heures de chaîne, ma pause de quinze min­utes et que j’ai vu le 4x4 Porsche Cayenne du directeur de l’usine garé pas loin… Com­ment dire ? Ça s’est incarné, c’est devenu une sen­sa­tion physique. Moi, nor­male­ment, je devais être du côté des DRH, je n’aurais jamais dû me retrou­ver à cette place. C’est avec mon grand-père que j’ai pu dis­cuter de ces con­di­tions mis­érables sans que cela l’étonne. Je n’ai pas trouvé que c’était bon signe.

Avant, quand j’entrais dans une grande sur­face, je n’imaginais absol­u­ment pas que pour que je puisse m’acheter un steak et une savon­nette, il y avait des gens qui s’étaient levés à qua­tre heure du matin, qui avait quitté leur mai­son, dégivré la voiture, fait de la route et tra­versé ce couloir de merde pour tout installer sous une lumière glauque. Avant, je n’imaginais pas que de me délester d’un paquet de café au rayon des con­fi­tures parce que je n’en voulais plus, c’était piétiner le boulot des gens. Je n’imaginais rien, c’était mag­ique. Les pro­duits devaient pousser dans les rayons, comme ça… Pas besoin de traîner un énorme char­iot cassé à cinq heures du matin, pas besoin d’éclater des car­tons, de ten­ter de faire tenir des fou­tus déodor­ants droits et alignés sur des kilo­mètres, pas besoin de se casser le dos avec une palette d’huile bio qu’on ne peut pas se payer.

J’ai bousillé des heures de ma vie à me coller des con­trac­tures partout pour que des ciné­mas de merde fassent la pro­mo­tion d’un film de merde avec des héros de merde en car­ton grandeur nature. De six heures du matin à qua­torze heures sur une chaîne, rebap­tisée ligne pour euphémiser le tout, avec quinze min­utes de pause, et l’obligation de pointer pour aller aux toi­lettes. J’en arrivais à ne faire que de très tech­niques demi-pipi pour ne pas sac­ri­fier mon temps de pause. J’avais mal partout, j’avais les mains coupées et ça cica­tri­sait mal à cause des pro­duits chim­iques con­tenus dans le car­ton. Je n’avais jamais imag­iné qu’il faille sac­ri­fier autant de mains, de dos ou hacher des vies à coup de pointage pour que cer­tains puis­sent avec dés­in­vol­ture bal­ancer un paquet de chips ou une bouteille de sham­po­ing dans un cad­die. Je n’avais jamais imag­iné ça.

Mais ce qui est pire, finale­ment, ce n’est pas un boulot dur, c’est un boulot dans lequel tu es déshu­man­isé, dans lequel tu n’as même plus un min­i­mum de con­trôle sur ton corps, ton temps, un boulot dans lequel tu es trans­par­ent, inter­change­able, dans lequel tu n’es rien qu’un petit point d’organisation. Parce que la dureté, tu t’en accom­modes, tu t’y fais. Mais ce qui est odieux, c’est de se sen­tir en per­ma­nence au dessus du vide, de ne pas savoir ce qui t’attend en te lev­ant le matin, d’avoir peur qu’ils te changent de poste au pied levé, d’équipier, de lieu, sans raisons appar­entes. Être bal­loté par des gens qui ne savent même pas com­ment tu t’appelles et qui te trait­ent comme de la merde.

Alors évidem­ment, ils me font rire à se deman­der pourquoi les gens se sui­ci­dent à cause de leur boulot. On ne se sui­cide pas sim­ple­ment parce que le tra­vail est dur, on se sui­cide quand on est devenu le « rien », quand on est devenu le « jouet », la vari­able d’ajustement, quand on a le sen­ti­ment qu’on ne sert à rien qu’à se faire marcher sur la gueule, presser, hum­i­lier. On se sui­cide quand on a le sen­ti­ment que tout a éclaté, qu’on ne sait plus com­ment faire, ce qu’on va devenir. J’ai rarement ren­con­tré de gens qui n’en n’avaient rien à foutre de leur boulot. En général, on essaie de faire de notre mieux, de bien faire son tra­vail. Quand on passe huit heures par jour au boulot, on n’a pas envie de se dire que ça ne sert à rien ce qu’on fait, au con­traire, c’est vital d’essayer d’y met­tre du sens. C’est quand on com­mence à ne plus trou­ver de logique à la vio­lence qu’on sup­porte, quand on nous enlève les moyens de faire ce qu’on nous demande pour­tant tou­jours de faire, qu’on a envie de se flinguer.

J’ai vu que le jour­nal Le Monde présen­tait des « lec­tures en temps de crise »… des baffes oui. Voilà les miennes :

Daniel MARTINEZ, Car­nets d’un intérimaire.

CQFD, Jour­nal de cri­tique sociale.

Pour lire autre chose que les lots de fadaises hyp­no­tiques que dégueule la presse respectable.

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