Il faut toujours être prête

Le tri sélectif, c’est chaud.

Je suis arrivée à la déchèterie un samedi après-midi d’août, avec dans ma voiture, des tonnes de saloperies à jeter. Jusque là, je ne me faisais pas trop remarquer. Seulement voilà, je suis arrivée au milieu de bricoleurs en pantacourts et mollets bronzés qui jetaient des gravats et de retraités qui jetaient des petits buissons (des déchets verts on dit). Parce que je ne sais pas si vous avez remarqué mais les retraités, c’est un peu comme les hirondelles, dès le printemps, ils arrivent par grappes, mais avec des remorques et des petits buissons dedans, eux. Même qu’ils mettent leur clignotant au dernier moment et qu’ils roulent sur la voie de gauche à 58 km quand c’est limité à 90 km. Bref.

J’étais donc la seule fâme à la déchèterie, haut lieu de l’érotisme urbain moderne. Mais ça, je ne le savais pas.

J’ai prudemment avancé ma voiture, et j’ai remarqué trois gars accoudés à un mur qui se sont empressés de me faire des grands gestes pour que je comprenne bien comment-qui-faut-mettre-la-voiture. Des fois que j’écrase un petit buisson ou que je tente un dérapage au frein à main devant la benne des incinérables.

J’ai donc fait une petite manœuvre pas très compliquée : marche avant en regardant devant (wâouh), marche arrière en tournant les roues Et en regardant derrière moi (joliii !). Ils étaient très fiers de moi, même qu’ils ont levé leur pouce pour que je comprenne que c’était bien, que j’avais tué personne. J’ai levé les sourcils et je suis sortie de mon « véhicule » comme on dit quand on regarde trop TF1. C’est là que mon charme terrifiant a opéré. Je vous le dit tout de suite, j’ai deux énormes défauts : je suis souriante et, pire, je regarde les gens dans les yeux.

Alors j’ignore si c’est mon vieux pantalon, le débardeur avec une tâche de gras du repas de midi, les cheveux en l’air ou les vieilles tongs qui, conjugués à l’atmosphère chaude et érotique de la déchèterie, ont provoqué tout cela. Les trois gars m’ont regardé sortir, et moi comme une conne, j’ai dit « bonjour » en faisant un sourire.

Encouragé par cette franche avance, le plus bravache a répondu « Madame ou Mademoiselle ? » et s’est mis à dodeliner de la tête. C’est là que j’ai fait preuve de lâcheté. J’avais quatre options :

1) Refaire un sourire sans rien répondre, comme une dinde ;

2) Demander si c’est une information pertinente pour jeter ses ordures ;

3) Répondre Mademoiselle, parce que je ne suis pas mariée, et sous-entendre ainsi qu’il serait possible sur un malentendu que je copule dans un petit buisson avec un des trois gars ;

4) Répondre Madame pour avoir la paix et me maudire.

J’ai opté pour l’option quatre, mais je n’ai pas eu le temps de me flageller longtemps, parce que le dodelineur s’est rapidement approché pour me dire : « Mais je ne vois pas d’alliance, pourtant, à votre doigt, MADEMOISELLE ! ». Rires de ses copains derrière.

C’est là que j’ai repensé à mes copines qui me disent « Ouais mais toi, tu as de la répartie ». J’ai presque eu envie de me filmer, là, ressemblant à une pauvre marmotte muette et pas fière. Normalement, moi, j’ai même pas peur des atmosphère viriles ou des blagues grasses, je m’y sens même pas trop mal, question d’éducation. Mais alors, là, je ne sais pas ce que j’avais, un coup de fatigue, une préparation insuffisante, un mauvais mental. Je me suis fait un claquage de la répartie. Et je ne pouvais même pas sortir du terrain sous la huée des petits buissons et des mollets saillants, je n’avais même pas la possibilité de ramper jusqu’au banc de touche, il fallait continuer en claudiquant.

Le dodelineur bravache s’est donc planté vers moi les mains sur les hanches, en se retournant régulièrement vers ses copains avec un petit sourire. Devant mon air atterré, il a répété qu’il ne voyait pas d’alliance avec une voix plus posée, en faisant traîner ses mots. Il a eu l’air fier de lui et de sa trouvaille, et a entrepris de me sortir son regard de Colombo. Il a penché la tête sur le côté en la relevant, les yeux mi-clos. Moi comme une abrutie, j’ai regardé mes mains et j’ai dit « Ben non… mais je mets pas de bijoux pour aller à la déchèterie ». MAIS C’EST QUOI CETTE RÉPONSE ? Ben non, moi je ne mets pas mes bijoux pour aller voir des pouilleux comme vous, hein, et puis je te jure que je suis bien mariée, arrête de m’embêter heuuu ! Il y avait des tonnes de réponses à faire, mais embarquée dans mon histoire de mariage, ben je ne savais plus quoi faire. Alors j’ai eu le droit à : « Ah, elle est mariée aloooors, la demoiselle… », sur un ton suspicieux. Je me suis dit que ça suffisait alors j’ai tenté le petit pont : « Je voulais savoir où ça se jette ça, parce que je sais pas… Je vois pas la benne, euh » [parce que depuis qu’ils ont enlevé la benne « divers », je suis perdue. Ceux qui sont déjà allé à la déchèterie comprendront.].

J’ai donc posé ma question pour faire remonter la conversation de ma culotte à mon cerveau, mais j’ai bien vu qu’il ne m’écoutait pas, puisqu’il était tourné vers ses deux copains qui se bidonnaient. Je regardais donc son dos lorsqu’il m’a fait l’honneur de se retourner pour me dire que c’était dommage qu’elle soit mariée la demoiselle avec des yeux comme ça, et qu’elle était jolie, hein, la demoiselle. J’ai répété ma question et là, il a regardé dans mon coffre.

Victoire !

Enfin, pas tout à fait. Il a dit « Laissez Mademoiselle, je vais le faire à votre place », et il a entrepris de sortir tout ce qu’il y avait dans mon coffre. Sauf que tout n’était pas destiné au recyclage, puisque je devais poursuivre mon périple en allant ensuite chez Emmaüs (vous saurez tout). Sauf que Colombo, il ne devait pas en avoir grand chose à foutre que la demoiselle soit dotée de la parole, parce qu’il n’a pas du tout écouté mes protestations et il a vidé mon coffre contre vents et marées. J’ai dit « Eh, oh ! Je vous dis que c’est pas la peine de tout vider » au moins quatre fois avant qu’il comprenne. Il m’a alors regardé et m’a dit « Mais alors pourquoi est-ce que vous me faites TOUT sortir de votre coffre ? ». Rire de ses copains derrière. Moi : « Mais je ne vous ai pas demandé de tout sortir de mon coffre ». Il m’a regardé comme si je ne savais pas ce que je voulais, mais avec beaucoup de tendresse. Elle est mignonne. Il s’est retourné vers ses potes et il a levé les bras en l’air pour signifier un truc du genre « ah les femmes ».

J’ai remis dans mon coffre ce qui ne devait pas être jeté, et je me suis aperçu qu’il était en train de fouiner dans les sacs de papiers que je devais jeter. Dans le lot, il y avait tout un tas d’enveloppes avec mon adresse, des vieilles listes de course, et comble de l’érotisme, un catalogue de « linge de maison » qui faisait un numéro spécial « linge de lit ». Il m’a jeté un regard si lubrique que je me suis dit qu’il avait certainement passé de longues heures à s’exciter sur le catalogue de la Redoute dans son enfance. Je l’ai regardé les bras ballants, et j’ai refermé mon coffre tout en remontant la bretelle de mon débardeur machinalement, ce qu’il a eu l’air d’apprécier fortement. J’ai tout jeté rapidement, je me sentais vraiment mal à l’aise, observée, humiliée et en colère. Ce qui est crétin, c’est que je me sentais en colère contre moi, de ne pas réagir, en colère de me dépêcher pour prendre la tangente rapidement.

Je n’avais pas peur de lui, il n’était pas agressif, il était juste content de son petit effet. Je me disais que me mettre à gueuler maintenant, ça aurait été un peu bizarre après mes sourires. Sauf que mes sourires voulaient juste dire quelque chose comme « Bonjour Monsieur qui travaille à la déchèterie ». Pas plus.

Je me disais aussi que ce n’était quand même pas grave ce que j’étais en train de vivre, je n’étais pas en train de me faire agresser.

Je me disais que j’aurais dû être un peu plus froide au départ, faire la gueule, je sais pas, un truc quoi. J’aime pas devoir me dire que le fait de regarder est pris comme une provocation ou le fait de sourire comme une avance sexuelle. Ça m’interdit de sourire ou de regarder sans entrer dans des petits calculs trouillards.

Et puis ses potes qui se marraient en me matant les fesses, en échangeant deux trois mots que je n’entendais pas, ils me coupaient les jambes.

Finalement, j’ai pris un air d’ours et je suis remontée dans ma voiture. Il m’a aidé à m’orienter, parce que huit mètres de marge à droite, quatre à gauche et la manœuvre du siècle, une marche avant tout droit, nécessitait l’aide du mâle à la femelle. J’ai même pas calé, pourtant, j’avais les jambes qui tremblaient tellement j’avais envie de lui hurler de me foutre la paix, que j’étais pas une abrutie finie, que je savais conduire.

Quelques jours plus tard, quand j’en ai parlé à un copain, il m’a demandé : « Mais t’étais habillée comment ? ». J’en suis restée pantoise. Hein ? Mais qu’est-ce que ça peut foutre ? Il se demande quoi là ? Si j’ai pas fait ma chaudasse et que le pauvre mec, ben il a été dépassé par les évènements ? Si devant mon décolleté plongeant d’aguicheuse il ne s’est pas pris une tornade hormonale à décorner un boeuf ? Si il n’a pas subi une violente descente d’organe, le cerveau se décrochant d’un coup jusqu’aux couilles ? C’est là que tous les argumentaires sur la misère sexuelle des hommes me sont remontés en pleine face. En plus, un mec de la déchèterie… un gros prolo, pas de quoi s’étonner. Magistral. Et doublement sexiste. Les hommes ont le cerveau dans les couilles, c’est pas de leur faute, et c’est pas facile à contrôler, surtout chez les moins zzzzéduqués. Ben voyons.

Et puis je suis tombée sur un billet de CSP, qui a vécu l’étrange drame d’être une fâââme (Michel, si tu m’entends). Ce qui est drôle, enfin, on s’entend, c’est la conclusion que tire CSP de son inscription sur un site de rencontre avec un profil féminin.

Les hommes rencontrés sur ces sites sont des hyènes, et leur comportement est causé par un « mélange frustration/concurrence libre et non faussée » qui « transforme un type pas plus mauvais qu’un autre à la base en loup affamé qui ne voit les femmes que comme proies. »

La frustration, c’est la misère sexuelle. La concurrence libre et non faussée, c’est évidemment l’explication des rapports de sexe par le… capitalisme. Au feu, pensée féministe. (Pensée quoi ?) Quand le capitalisme tombera, on se fera tous des bisous, et on fera la cuisine nus dans une mixité respectueuse de la diversité naturelle de chacunE.

De leur côté, les femmes subissent « une pression supplémentaire où elles deviennent obligées de se comporter comme des « mecs » pour compenser et sont encouragées à leur tour à se comporter en prédateurs sans pitié. »

La pression supplémentaire, bon, elles sont habituées… Mais alors, obligées de se comporter comme des mecs… Elles n’ont même plus la liberté d’être fâme, cétrodégueulasse !

Alors moi j’aime bien CSP, il me fait bien rire, même si le côté bite couille permanent est lourd. Mais vraiment, avec lui, on comprend que le combat féministe à gôche, il reste à mener. Et il va pas être facile.

Ce contenu a été publié dans 1 - FEMINISME, 4 - CAPITAL HUMAIN, Lafâme libérée, Nos Amis les Fauves, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>