Suivez le guide !

Affirmer qu’on a avorté parce qu’on n’avait pas envie d’avoir d’enfant, sans avoir besoin d’ajouter « pour le moment », comme pour donner un gage de future maternité, ou « parce que je me sentais fragile », « parce que je n’avais pas les moyens financiers », « parce que je ne voulais pas l’élever seule » ; affirmer qu’on a avorté parce qu’on ne voulait pas d’enfant, point, et qu’en plus on ne culpabilise pas, c’est devenu de la provocation, un abus, un détournement de la médecine.

Qu’il s’agisse des réactions à l’assassinat du gynécologue américain pratiquant des IVG, aux mouvements religieux anti-IVG aux USA ou en Espagne, le droit à l’IVG est de plus en plus défendu du bout des lèvres : si c’est un droit, cela reste un échec et un drame pour chaque femme.
Il devient de plus en plus inconvenant de refuser une grossesse sans raisons « valables », et ces dernières sont de plus en plus extérieures aux femmes : leur volonté seule paraît suspecte, inconvenante, légère.

Nous prenons l’habitude d’assister, béats, à des renversements idéologiques. J’évoquais, dans un autre billet, mon réveil tadif.

« Quand je me suis réveillée, les militants pour les droits de l’homme s’étaient transformés en droit de l’hommistes, les défenseurs du service public en réactionnaires, les futurs retraités en fainéants exigeants, les pacifistes en terroristes, les jeunes en barbares, les chômeurs en verrues, les malades en onéreux boulets, les grévistes en preneurs d’otages ; le code du travail était devenu un frein, la recherche un repaire d’improductifs, la sécu un piteux gouffre, l’université était inadaptée au marché, la politique une question d’experts, et l’économie, la reine des sciences. « 

Pour l’IVG, le choix des femmes suffit de moins en moins à justifier cette pratique, l’époque du « mon corps m’appartient » s’effrite. Les justifications inconscientes ou morales remplacent le choix volontaire des femmes, mis en doute.

Psychologies magazine, comme son comparse Féminin Psycho, a investi avec succès le rayon psycho de bazar, avec l’aide de nombreux experts. Ces derniers, plus exotiques que nos amis économistes, nous vendent leurs analyses avec des petits mots d’encouragements : « Bien à vous sur ce chemin de respect de vous-même/lucidité/votre vie ». Un sacré avantage sur les experts économiste et leur : « Bien à vous sur le chemin de votre chômage nécessaire à la bonne santé de votre ex-entreprise ».

Cette mode de l’explication psychologisante s’invite d’ailleurs plus généralement dans d’autres magazines féminins, dès qu’il s’agit de problème vaguement situés, au choix, au niveau de la culotte, de la famille ou du couple. Bref, « l’intime » est à nouveau renvoyé à des questions individuelles et inaccessibles, nécessitant de se remettre tout entier à un expert pour espérer apercevoir une solution.

Nous avions déjà pu voir comment le « désir d’enfant » était traité par Féminin Psycho. Nous pouvons constater que la recette reste la même pour Psychologies Magazine à ce sujet. À grand renfort d’horloge biologique et de relation à la mère, le magazine nous explique que le « non-désir » d’enfant, dont l’expression construite en creux est déjà en elle-même significative, reste une forme d’anomalie, puisant sa maléfique force dans des inconscients tortueux.

Concernant l’IVG, sans surprise, il en va de même, puisque il s’agit de chercher les « enjeux inconscients de l’IVG »… dans la relation à la mère ou le désir d’enfant.

Les enjeux inconscients de l’IVG

Une grossesse accidentelle est-elle totalement involontaire ? Enquête sur une réalité méconnue : le désir d’être enceinte ne correspond pas toujours à un désir d’enfant.

Nous commençons à être habitués aux introduction de ce type de presse. La réponse est en général contenue dans la question. On se doute donc qu’une grossesse qualifiée d’accidentelle par une femme ne l’est en réalité pas vraiment, selon les experts. 

Comme d’habitude, l’illustration photo appuie le côté petite chose douce perdue dans ses rêves, ses doutes, repliée sur elle-même.

200 000 par an, un seuil incompressible ?

Comment expliquer toutes ces grossesses accidentelles ? Alors que la contraception est aujourd’hui à la portée de toutes les femmes, alors que de nouvelles méthodes apparaissent chaque année, le nombre d’avortements, curieusement, ne recule pas. Il semble même avoir atteint, depuis une quinzaine d’années, un seuil incompressible. « Certains sont incontestablement liés à un déficit d’information sur la contraception ou à des erreurs de prescription, constate la psychanalyste Monique Bydlowski. Mais beaucoup d’autres semblent répondre à une nécessité inconsciente. » Comme s’il fallait que ces grossesses aient lieu, quand bien même elles étaient destinées à être interrompues.

Le seuil de 200 000 IVG par an est régulièrement questionné par nos amis « l’IVG est toujours un drame », et présenté comme une régularité inquiétante : mais pourquoi diable ces femmes, à qui nous avons donné beaucoup de droits, avortent-elles encore tant ?

Ce qui contient en germe l’idée que l’IVG est un droit dont il ne faut pas abuser.

Faisons simplement un petit calcul. Imaginons une femme prenant la pilule de ses 17 ans à ses 32 ans, avant d’utiliser un stérilet. Elle prend une pilule sur 21 jours, ce qui fera durant cette période, 3780 prises de pilule. Et cela, tous les jours, quoiqu’il se passe. Sans compter les changements de contraceptifs, quand la pilule ne convient pas, et les périodes non protégées que cela suppose. Imaginons également une femme qui essaie plusieurs moyens de contraception avant de trouver le bon, et cela bien souvent en étant obligée de tanner le gynéco qui ne voit pas pourquoi elle changerait.

Imaginons également que la conception soit occasionnée par la présence de spermatozoïdes (révolutionnaire !). Comment se fait-il, avec les moyens de contraception à leur disposition, que les hommes se retrouvent ENCORE a féconder des femmes ? Sont-ils ignorants ou est-ce un un vilain tour de leur inconscient ?

« A une époque où l’on planifie l’arrivée des bébés, il est difficile d’admettre que la conception échappe en partie à la volonté, note Geneviève Delaisi de Parseval, psychanalyste elle aussi. Or le désir d’enfant n’a rien d’un projet rationnel. C’est un désir de l’inconscient. » C’est pourquoi il arrive qu’un couple ne puisse pas avoir d’enfant alors que tout va bien sur le plan physiologique. Ou qu’une grossesse survienne malgré la pilule ou le stérilet.

« Or le désir d’enfant n’a rien d’un projet rationnel. C’est un désir de l’inconscient. »

Le désir d’enfant ne relève donc pas d’un choix, mais d’une force qui nous dépasse. Nous retrouvons ici l’intervention de la nature, parée de tous les atours de la modernité : psycho, désir, projet.

L’IVG serait donc causée par le refus d’une grossesse, celle-ci étant en réalité inconsciemment volontaire. Elle serait :

  • L’expression d’un désir

Celui de « redonner le jour à [l’enfant] qu’elles ont été, et en quelque sorte se substituer à leur propre mère « 

  • Se sentir fille plutôt que mère

C’est à dire « Se différencier de sa mère »…

  • Une rupture nécessaire

« Fréquemment, les grossesses accidentelles surgissent comme pour masquer un problème plus profond (le deuil d’un père, d’une jeunesse…), un choix plus difficile à aborder (une orientation professionnelle ou affective). »

Les femmes enceintes décidant de demander une IVG ont donc été le jouet de leur inconscient, englué dans un rapport problématique avec leur passé, leur mère ou un problème affectif profond.

Qu’il s’agisse du choix d’une grossesse ou de celui d’un IVG, la mise en doute du choix des femmes se fait donc insidieusement. Non bien entendu, il ne s’agit pas de dire que ces femmes sont folles, mais rappelons nous, et c’est encore le cas, qu’il est imposé aux femmes un délais d’une semaine quasi incompressible entre une demande d’IVG et sa réalisation effective. Cette période de « réflexion » est imposée aux femmes, afin qu’elles aient le temps de peser leur décision. La démarche pour trouver un rendez-vous relevant du parcours du combattant, il me semble que les doutes des femmes, lorsqu’il y en a, se font plutôt en amont de la demande.

Toujours est-il que ce soupçon pesant sur les motivations réelles des femmes face à leur grossesse est en général avancé non pas pour expliquer les grossesses allant à terme, mais pour celles se terminant par une IVG.

Les dédales de nos inconscients ne sont en général convoqués que pour questionner l’absence de désir d’enfant ou le choix d’un avortement.

Le poids de la honte

« Alors que l’avortement est institué comme un droit depuis trente ans, la majorité des femmes le vit encore dans une culpabilité terrassante. « Pour des raisons propres à chacune, tantôt culturelles, tantôt familiales, ou liées à leur trajectoire individuelle (…). »

C’est assez formidable. Vous expliquez  tout au long d’un article que le caractère involontaire de ces grossesses est en réalité le fruit de problèmes inconscients irrésolus, et ensuite vous faites semblant de vous demander pourquoi les femmes culpabilisent. Peut-être parce qu’elles croient qu’elles ont inconsciemment fait exprès de tomber enceinte ?

C’est tout de même très tordu comme raisonnement. Parfois on en vient à apprécier ces bourriques de religieux qui nous vomissent leurs lubies, bien frontalement.

Toutes comptent pendant des années l’âge qu’aurait leur enfant s’il avait vécu. Fort heureusement, cette culpabilité peut être surmontée avec un accompagnement psychologique. « Quelque chose, dans leur histoire, n’a pas permis aux femmes d’avoir cet enfant-là. Mais celles qui avortent sont aussi celles qui ont – ou auront – des enfants », assure Bernadette Rondot-Mattauer.

Eh ben voyons. Venez tâter de notre expertise libératrice. Nous voilà en tous cas rassurés, ces avorteuses dérangées vont bien finir, ou l’ont déjà fait, par donner un gosse à la patrie.

Mais ce qui est formidable avec ce magazine, c’est le renversement qu’il opère : des luttes collectives pour des libertés, il ne reste finalement qu’une bouillie psychologisée et individualisante. Nous sommes ainsi, avec beaucoup de modernité, renvoyées à nous même, tellement profondément qu’il nous faut maintenant l’aide d’experts pour nous révéler ce que l’on veut, sans le savoir.

Puisque vos décisions vous échappent, suivez le guide.

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3 réponses à Suivez le guide !

  1. laetitia dit :

    j’ai vécu un avortement qui m’a traumatisée mais seulement parce que j’ai réalisé à ce moment là que mon corps pouvait faire de moi une mère et j’ai très mal vécu l’idée…

    l’acte en lui même a été traumatisant (par aspiration, installée dans la salle par des STAGIAIRES qui ne savaient pas quoi faire de moi…) et d’autant plus que cette grossesse non désirée était le fruit d’une accumulation de ratages (ou alors je voulais vraiment vraiment un enfant, très inconsciemment…) : préservatif rompu, pilule du lendemain mal administrée par une infirmière que j’ai dérangée pendant la pause dej et qui a soufflé durant tout l’entretien…
    alors c’est vrai que 7 ans plus tard quand j’ai été à nouveau enceinte (une ovulation le jour présumé de mes règles, oula cet inconscient qui joue des tours!) j’ai fait le choix de ne pas avorter
    et j’ai fait une bien belle dépression post partum
    je continue à penser que je n’étais pas faite pour être mère

  2. l'elfe dit :

    Ca alors, moi qui croyais que les femmes étaient enceinte parce qu’elles baisent avec des hommes… heureusement que psycho-magazine m’a ouvert les yeux !

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