Femme des années 80

Quand je suis née, tonton venait d’être élu. L’ouverture de la parenthèse s’est faite lorsque celle de mes couches s’est fermée, et mes parents sont entrés dans l’ère des responsabilités et du réalisme. J’ai biberonné au Monde et à L’heure de vérité, alimentée par l’énergie d’un Bernard Tapie à piles, bercée par la douce monstruosité d’une boîte à rythme.

Je suis une femme des années 80, une femme jusqu’au bout des seins, comme dirait Michel S., le poète.

En 1988, tandis que mes parents chantaient « On a gagné », je me suis appliquée à siphonner le fond des verres avant de me planquer sur le balcon pour tapisser la façade du voisin de papier toilette mouillé.  Comme si j’avais pressenti la chienlit, comme disait un grand homme. Comme si je le sentais grâce à mon instinct de femme, ce sixième sens qu’ont les êtres vivant « l’étrange drame d’être une femme ». (Merci à Michel S. de mettre des mots sur mes sentiments les plus profonds).

Femme des années 80
Moins Colombine qu’Arlequin
Sachant pianoter sur la gamme
Qui va du grand sourire aux larmes

La vie s’ouvrait donc pour moi grâce à l’invention de la pré-adolescence. J’ai connu Milan grâce à Marseille, Maastricht grâce à Latche, les japonais grâce à Cresson. J’ai participé à tous les dépouillements, citoyenne en puissance, tellement imbibée de civisme que j’en ai tremblé au premier vote. Je suis passée par une période rebelle, le portrait de Kurt au dessus de mon lit, sa mort, puis celle de tonton. Le drapeau était en berne au dessus de mon établissement, je suis restée digne, mais j’étais si triste. J’avais l’avenir devant moi, et le MJS pour commencer.

Etre un P.D.G. en bas noir
Sexy comm’autrefois les stars
Etre un général d’infanterie
Rouler des patins aux conscrits

Enceinte jusqu’au fond des yeux
Qu’on a envie d’app’ler monsieur
Etre un flic ou pompier d’service
Et donner le sein à mon fils

J’avais de la chance d’être née ici et maintenant, comme disait feu tonton. Je ne doutais de rien. Je serai soignée, instruite, on avait une sécu, un hôpital, plus tard l’université, ouverte à tous, temple du savoir. Les rapports de force avaient disparu, nous étions devenus modernes. Plus de classe populaire, une grande classe moyenne, plus d’intérêts contradictoires, mais des points de vue en évolution, des ajustements à penser et des chartes éthiques à écrire. Plus d’idéologies, plus d’ismes ni de luttes, mais des mentalités, en mutation. Plus de femmes opprimées, des restes archaïques, mais rien qui me concerne, toute la gamme des possibles s’ouvrait à moi.

Femme cinéaste écrivain
A la fois poète et mannequin
Femme panthère sous sa pelisse
Etre femme banquière planquée en Suisse

Femme dévoreuse de minets
Femme directeur de cabinet
A la fois sensuelle et pudique
Et femme chirurgien esthétique

Etre un major de promotion
Parler six langues ceinture marron
Championne du monde des culturistes
Aimer Sissi impératrice

Et puis j’ai trahi, j’ai glissé, j’ai dévié. Ça a commencé doucement, par une petite trahison qui n’en était pas vraiment une grâce à la gauche plurielle. La première fois que j’ai voté, c’était communiste. C’était pas méchant, mais je n’avais aucune raison de le faire.
En couple, mon envie de donner le sein à un quelconque fils a disparu. Je n’ai jamais regardé Sissi non plus. J’ai juste trouvé ça étouffant. Je n’ai pas non plus eu envie d’aller me planquer en Suisse ou d’être un PDG en bas noir. J’ai trahi, sciences po m’ouvrait pourtant les bras.

Maîtriser à fond le système
Accéder au pouvoir suprême
S’installer à la Présidence
Et de là faire bander la France

Dans les moments de doute, j’ai bien essayé de me racheter, je suis même allée au PS, pour le changer de l’intérieur, prendre la relève. Terminées les positions critiques, place à l’action. Mais rien n’y a fait, je suis passée du côté obscur de la force.

Le dernier bouquin de Jacques Attali est allé caler une armoire, Charlie Hebdo n’est plus venu s’empiler chez moi, j’ai voté blanc, puis un matin, je ne suis pas allée voter du tout.

J’ai eu peur au début, mais je me suis rassurée en me disant que j’avais la journée pour changer d’avis. Et puis j’ai relu les professions de foi, j’ai pensé à l’enjeu de l’élection, je me suis servie une bière et je n’ai pas bougé. Exprès. J’ai pris le temps d’écouter, de penser aux alliances que j’avais vues se faire et se défaire. Je me suis demandée ce qui m’avait poussé à y croire et ce que ma croyance m’avait empêché de voir.

Quand je me suis réveillée, les militants pour les droits de l’homme s’étaient transformés en droit de l’hommistes, les défenseurs du service public en réactionnaires, les futurs retraités en fainéants exigeants, les pacifistes en terroristes, les jeunes en barbares, les chômeurs en verrues, les malades en onéreux boulets, les grévistes en preneurs d’otages ; le code du travail était devenu un frein, la recherche un repaire d’improductifs, la sécu un piteux gouffre, l’université était inadaptée au marché, la politique une question d’experts, et l’économie, la reine des sciences.

CertainEs avaient tout de même su s’adapter en créant des groupes de réflexion modernisés, saisissant ainsi tous les enjeux d’une monde ouvert. Le féminisme moderne s’appelait à présent « genre » et avait doucement intégré les comités d’experts européens, gardiens de la paix et d’une saine concurrence.

Les élections européennes se profilent. Il est donc important, citoyens responsables que vous êtes, d’aller vous informer sur cette élection qui est la votre. Pour vous mettre l’eau à la bouche, voici quelques extraits, en guise de bienvenue dans un monde moderne.


Extrait de la « feuille de route pour l’égalité entre les femmes et les hommes (2006-2010) ».

La conciliation de la vie privée et professionnelle

Le déclin démographique a comme conséquence que l’UE ne peut se permettre aucun gaspillage de capital humain. De meilleures structures de garde d’enfants permettent de trouver un nouvel équilibre entre le travail et la vie privée.

Ou encore : ÉDUCATION ET FORMATION DANS LE CADRE DE LA STRATÉGIE DE LISBONNE

Les comportements et les références culturelles se formant dès le plus jeune âge, l’enseignement peut contribuer de manière déterminante à la réussite du défi entrepreneurial.

L’enseignement doit ainsi sensibiliser dès le plus jeune âge à l’esprit d’entreprise. L’initiation des jeunes à l’esprit d’entreprise contribue à développer leur créativité, leur esprit d’initiative, leur confiance en eux dans ce qu’ils entreprennent et les incite à se comporter d’une manière socialement responsable.

C’est pourquoi la Commission européenne accorde une attention particulière à l’apprentissage de l’esprit d’entreprise depuis l’école primaire jusqu’à l’université. Il s’agit d’encourager les jeunes Européens à devenir les entrepreneurs de demain.

L’intérêt de la formation à l’entrepreneuriat ne se limite toutefois pas à l’accroissement du nombre de nouvelles entreprises. L’esprit d’entreprise est une aptitude qui se révèle également utile dans la vie de tous les jours, tant au niveau personnel que social.


Il semblait logique qu’une femme des années 80 finisse par accoucher d’un attaché case.

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