Naturels et Naturalisés

Je suis arrivée à la mairie en sortant du collège, je me souviens encore de l’allure de la femme à l’accueil. J’ai expliqué que je voulais une carte d’identité, elle a commencé à remplir des papiers pour moi. Histoire de parler, j’ai dit comme ça que la procédure ne devrait pas être longue puisque j’étais née en France, de parents français. Elle m’a alors répondu sans lever les yeux de sa feuille : « oui, mais ta maman n’est pas née en France, elle a été naturalisée ».

Elle a ensuite levé les yeux et m’a fait un sourire, et comme pour atténuer ma faute, elle m’a dit que ce n’était « pas grave ». Elle avait insisté sur le mot « naturalisée », l’appuyant, traînant dessus comme s’il y avait une tâche sur mes origines, un problème, un doute qui planait sur moi.

Je suis rentrée chez moi en colère, sans trop savoir pourquoi, j’ai essayé de le cacher à ma mère, j’ai pris un ton neutre lorsqu’elle m’a demandé si j’étais passée à la mairie retirer les papiers. J’ai eu peur de lui faire de la peine.

Moi j’étais fière de mes origines, ça me semblait « cool », différent des autres. Je le disais à qui voulait l’entendre, je le retrouvais l’été chez mes grand-parents, qui mélangeaient les langues, les expressions. Ma mère m’a longtemps demandé d’arrêter de le crier sur les toits. Les gens n’avaient pas besoin de savoir.

Quelques années plus tard, pour une histoire de carte grise, j’ai été obligée de me rendre à la préfecture. J’ai mis des mois à y aller. Je n’avais pas envie, je reculais, je m’inventais des prétextes. Lorsqu’on m’a pressé de le faire, j’ai compris que je n’y allais pas parce que j’avais un peu la trouille. Je ne savais pas pourquoi exactement, mais j’avais le sentiment que ce n’était pas anodin. Des fois qu’ils trouvent quelque chose. Quoi ? Quelque chose, on ne sait jamais. Mon entourage s’est gentiment foutu de ma gueule alors j’y suis allée et personne ne m’a envoyé au trou en me braquant une lumière blanche au visage. Je n’ai pas non plus été molestée. Je n’ai pas été incarcérée ou inquiétée. On m’a parlé avec beaucoup de gentillesse, j’ai eu ma carte grise tout de suite, je me suis sentie soulagée et ridicule. En sortant, juste avant la grande porte vitrée, j’ai croisé des gens au guichet des cartes de séjour. Je me suis trouvée encore plus pitoyable d’avoir eu la trouille. Assise dans ma voiture, j’ai pourtant été obligée de constater mon profond sentiment de soulagement : tout s’était très bien passé.

Par la suite, je me suis rendue compte qu’il n’y avait pas que la préfecture qui me tétanisait. Il y avait aussi la sécu, les impôts, la douane volante, les flics, les vigiles, les portiques des magasins, les papiers officiels en général et le passage de la frontière en rentrant en France. Et toujours ce « des fois qu’ils trouvent quelque chose », toujours cette petite peur de ne pas être en règle.

Je crois que je le mettais sur le compte d’un vague sentiment de mépris pour les forces de l’ordre, les connards du guichet, les papiers iniques à remplir, la pouffiasse de l’accueil, le crétin au téléphone. Et puis il y a eu un feu de cheminée chez une amie, ça a pris comme ça, ça faisait un bruit de dingue, des flammèches, de la fumée. On a appelé les pompiers, on est sorti de la maison en attendant. Tout le monde avait les mains dans les poches et regardait la cheminée de l’extérieur. Moi, j’avais le nez dans mon sac pour vérifier que j’avais bien mes papiers. Comme ma mère.

Ma mère m’avait dit un jour qu’elle voulait acheter un coffre qui résiste aux flammes pour y mettre son extrait de naturalisation. Elle m’avait dit que s’il y avait un incendie, il fallait prendre les papiers avant toute chose. Elle m’avait bien montré leur emplacement. Ces papiers prouvaient qu’elle était bien française. Déjà qu’avec les papiers c’était compliqué. Alors sans.

Pour le renouvellement de sa carte d’identité française, il fallait qu’elle prouve qu’elle était bien naturalisée française. Ça la mettait en colère, aux larmes. Elle me disait qu’elle en avait marre de devoir montrer patte blanche depuis quarante ans. C’est comme ça que j’ai connu Nantes. La S.D.N. (sous-direction des naturalisations).

Au moindre papier officiel, ça ne loupait pas : lieu de naissance ? Ma mère répondait. La personne levait les yeux. Mais ce n’est pas en France ça, Madame. Non. Ma mère épelait. Un nom de maréchal de France en plus, et ces connards ne le connaissaient même pas.

Lorsque j’ai mis le nez dans ses papiers, je me suis rendue compte qu’elle avait tout gardé. Des factures d’électricité de vingt ans, des diplômes, des relevé de notes et des photocopies diverses au cas ou. Le tout était rangé selon un ordre impeccable, annoté, trié, histoire de prouver que si elle était moins naturellement naturelle que les autres français, elle était tout de même une femme bien, elle avait les preuves de sa naturalité, même douteuse.

Ce matin, je suis tombée sur un article intitulé « Besson présente la nouvelle procédure de naturalisation «  dans le Figaro. Actuellement, pour tenter d’obtenir la nationalité française, il faut déposer une demande à la préfecture de son lieu de domicile et commencer à constituer un dossier, comprenant « un entretien d’assimilation ». Ensuite la préfecture l’envoie à Nantes, à la SDN. Cette réforme de la procédure de naturalisation, enclenchée par Hortefeux et relayée par l’ex-socialiste Besson, prévoit un transfert de compétences vers les préfectures.

Inutile de rappeler le statut des préfets, leur rôle, leur dépendance au pouvoir.

Inutile également de mentionner les risques de cette réforme, l’arbitraire, l’hétérogénéité des possibilités d’accès à la naturalisation que cela va provoquer.

Inutile de parler de ce qui sous-tend cette réforme, inutile de dire que la France veut des naturels vraiment naturels, pas des naturels en toc, des faux, des mal nés, des métèques déguisés en bon français.

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