Ménage de printemps

On pourrait manger derrière les meubles. Ma mère, mes grand-mères ont érigé la propreté au rang de vertu. Petite, je me souviens d’avoir discuté des heures entières avec ma mère tandis qu’elle lavait la maison avec énergie. C’est comme ça que j’ai appris.

Il y avait le ménage à l’espagnol, à grandes eaux, au lave-pont, à grand renfort de javel, les meubles en hauteur, toutes les portes et fenêtres ouvertes. Assise en hauteur sur un meuble, une tranche de pain avec chocolat et beurre, je regardais les femmes s’agiter. On n’aime pas les « petits coins » ici. Les petits coins sales, les recoins honteux.

Il y avait le ménage à la française, avec une serpillière et un sceau, petit à petit, à l’eau bouillante pour que ça sèche vite.

Et le ménage de ma mère, entre les deux. En vieille chemise et les cheveux en l’air, on se réfugiait dans la pièce ou « ça n’était plus mouillé par terre », en attendant que le reste daigne sécher. On attendait d’aller se laver. Tout sentait bon, tout était propre, j’adorais cela. Le mieux c’était quand le café se mettait à couler sur une bonne odeur de propre. Les premières odeurs de vie sur la javel, la première cigarette du grand-père, le premier pastis du client.

Je savais quels étaient les sols « pénibles » à nettoyer. Les poreux, les foncés, les vieux sols rétifs au lavage, les encrassés desquels il n’y avait rien à espérer. Des salauds en somme. Il y avait des maisons particulièrement vicieuses, celles qui se salissaient plus vite. Proches de la route, vieilles maisons. On s’indignait contre elles. On s’indignait contre le choix de cette couleur, salissante, contre ces vitres mal orientées et toujours sales. La pluie les frappe, le soleil tape dedans, on voit tout. Les vitre sales se transformaient en preuves d’un coupable laisser aller.

Il y avait les maisons faciles d’entretien, les sols sur lesquels « il n’y a qu’une toile humide à passer » pour que ce soit propre. Ça c’était l’Eden.

il y avait une manière de faire le ménage, rationnelle, efficace. Les choses dégueulasses à ne pas faire, celles qui stigmatisent toute personne agissant ainsi : poser la poubelle sur la table de la cuisine, confondre les éponges assignées aux toilettes, à l’évier, au lavabo. Ne pas javelliser les éponges, ne pas les faire entrer dans leur grande danse : la neuve pour la vaisselle passe en vieillissant à un autre usage, on remet une neuve à la vaisselle. La vieille du lavabo passe aux toilettes, la vieille des toilettes à la poubelle. Le sol, c’est toujours en dernier. Les poussières après le tri, et avant le tri le choix des produits. Ceux qui sentent bon mais qui ne désinfectent rien, ceux qui encrassent, ceux qui sont conçus pour le bois ciré, les autres pour le bois brut, ceux pour les vitres qui sont inefficaces, ceux qui restent indétrônables. La Javel c’est la reine parmi les reines.

Il y avait les choses pénibles à nettoyer. Les ustensiles de cuisines plein de recoins. Ce mixer, ça devait être un homme qui l’avait pensé, impossible à nettoyer. Cette gazinière ou rien ne se démonte, pas pratique, pas lavable. Un homme, mais oui, ça ne pouvait être qu’un homme qui l’avait conçu.

Les hommes étaient les grands salisseurs devant l’éternel. À croire qu’ils le faisaient exprès. Leurs chaussures devaient être équipées de semelles spéciales crasse. De leur bouche et leurs mains, tout tombait sur le carrelage blanc, de l’assiette à la bouche, il fallait que ça tombe, c’était comme ça, mi-amusant, mi-agaçant. Aux toilettes, un arrosage de crasse, une volonté de tout pourrir. Et un air de s’en foutre.

La salle de bain se transformait en piscine, les serviettes laissées en boule, le robinet jamais fermé, des poils partout.
Ils ne voient pas les mêmes choses que nous, me disait-on. Même les hommes bien, ceux qui faisaient de temps en temps la cuisine, laissaient derrière eux un « véritable chantier ».

Même les hommes bien qui de temps en temps étendaient le linge le faisaient mal, ça devenait un double travail, bonjour le repassage quand c’est étendu comme ça.
Même les hommes qui proposaient de passer l’aspirateur ne savaient pas le faire, ils laissaient des moutons partout. Ils ne voient pas les choses comme nous, je l’apprenais.

Ils ne voient pas quand c’est propre, ils voient à peine quand c’est sale. Une véritable particularité, me disais-je.

Les hommes devaient être en location dans les maisons, nous, nous devions en être les propriétaires. Ma cuisine, ma vaisselle, mes rideaux. Ils étaient même en location dans leur slip. J’ai pris du retard dans mes lessives.

Et il y avait les femmes pas propres. Les souillons, celles qui ont une particularité honteuse : ne pas avoir un intérieur propre. Des ovnis. Des femmes qui ne comprennent pas que la poussière par terre, le lavabo pas net, ça signifiait que c’était elles qui n’étaient pas nettes, pas au clair. Le bordel autour, c’était le bordel dans leur cerveau, un signe de déviance. Nous étions notre intérieur. Nous étions à l’intérieur.

C’est ce que j’ai appris. C’est ce qui transforme la lecture d’un bouquin au milieu de la poussière en petit acte de résistance, le visionnage d’un film avec de la vaisselle dans l’évier en petit soulèvement, l’apéro sur le balcon bordélique en petite victoire…

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5 réponses à Ménage de printemps

  1. Geneviève Duchêne dit :

    Merci, je suis contente de lire ça quelque part enfin…. Ce sentiment transmis de très loin, même pas dit explicitement, plutôt suggéré que l’état de la maison me représente moi, pas mon mari, quoique je fasse pour lutter contre cette idée, ce sentiment…Pourtant mes parents nous ont plutôt élevés dans un sentiment d’égalité, on ne m’a jamais fait faire des choses différentes de mon frère. Mais dès que je me suis retrouvée dans notre maison (j’ai quitté mes parents pour me marier …), j’ai eu très vite le sentiment que tout reposait sur moi. Et mon petit mari ayant pour sa part, été baigné dans cette belle idée que les hommes ne savent pas faire, ne voient pas etc., doit faire de très gros effort sur lui-même pour se convaincre que c’est aussi son problème et que s, si, il peut apprendre comme n’importe qui !Il en fait des efforts, mais je sens que c’est loin d’être évident, ni pour lui, ni pour moi !

  2. Miriobolande dit :

    Eh oui, ça continue; le sentiment d’être jugée sur la manière dont on tient sa maison (et pourtant, on bosse à l’extérieur, je n’ai pas toute la journée pour le briquer, cet intérieur, le voudrais-je, d’ailleurs? On est quand même obligée d’aller à l’essentiel). L’idée de MORALE derrière tout cela (si ta maison est nickel, c’est bien = tu es une femme bien; si tu le négliges, il y a faute). Les femmes qui continuent de se gargariser d’un « je suis maniaque », comme s’il n’y avait pas mieux à faire que l’entretien de son doux foyer. Et, pour conclure, la discussion du lundi matin avec les collègues: « Alors, tu as fait quoi ce week-end? ». « Ah, moi, j’ai fait tout mon repassage ».
    J’assume ma « déviance », mais j’ai le sentiment d’être encore hors normes.

  3. Iyhel dit :

    Le ménage à la française, frappé du seau d’infâmie ?

  4. Ping : La Femme gelée, d’Annie Ernaux « Les Vendredis Intellos

  5. Misseffay dit :

    Merci pour ce super post, c’est vrai que – bien que feministe et luttant chaque jour pour me liberer des exigences partiarcales – il y a des mecanismes qui sont bien ancrees, bien profonds. Je ne laisserais jamais ma famille / mes amis passer le weekend a la maison sans avoir tout brique a fond, tout bien range (a part peut-etre pour ma soeur, qui me connait dans mes details les plus inavouables et peut bien faire face a ma crasse!).
    Le pire, c’est quand c’est la famille de mon compagnon vient a la maison, je suis capable de me mettre dans des etats de stress allant jusqu’aux larmes tant j’ai peur a l’idee de les recevoir dans un interieur neglige. C’est idiot, c’est « notre » interieur apres tout, pas le « mien », s’il ne ressent pas le besoin de briquer, pas de raison que je me devoue.

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