Criminelles

Le Figaro, en date du 25 février, a publié sur son site internet un article titré « De plus en plus d’avortements de « confort »… L’article se révèle être une véritable bouillie, mélangeant chiffres non justifiés, on-dits et vocabulaire criminalisant :  « dérives », « consommation de l’IVG », « glissements sur la pratique », « de l’ordre du confort », « récidives »…

De plus en plus d’avortements de «confort»

Certains gynécologues-obstétriciens se détourneraient de cette pratique à cause des dérives constatées ces dernières annnées.

La pénurie annoncée de praticiens de l’avortement ne serait pas uniquement liée à un problème de restructuration hospitalière ou de renouvellement de génération, mais au désinvestissement de professionnels qui se posent de plus en plus de questions face à la  consommation» de l’IVG. C’est en tout cas ce qu’observe le Dr Grégoire Moutel, responsable du laboratoire d’éthique médicale de l’université Paris-Descartes. «Beaucoup de professionnels, qui ne sont pas du tout des militants pro-vie, changent aujourd’hui de regard après avoir trop vu de glissements sur la pratique, explique-t-il. À l’origine, les indications d’un avortement impliquaient une détresse matérielle ou psychologique de la femme, elles sont aujourd’hui plus de l’ordre du confort, ce qui n’est pas dans l’esprit de la loi.»

Ce médecin en veut pour preuve le nombre de «récidives» : alors qu’une femme sur dix avait subi deux ou trois avortements il y a dix ans, elles sont aujourd’hui deux sur dix, révèle une de ses études. De même, du fait du rallongement du délai de 10 à 12 semaines, certaines femmes, lors de l’échographie du premier trimestre, feraient «passer des petits doutes d’anomalies sur des IVG», évitant ainsi l’IMG (interruption médicale de grossesse) soumise, elle, à l’avis médical rigoureux d’une collégialité d’experts.

Autre glissement : aux côtés de couples qui «se retrouvent légitimement à devoir faire une sélection sur cinq ou six embryons» après une assistance médicale à la procréation, «d’autres le font pour une simple gémellité !» observe-t-il. Autant de raisons, selon lui, qui font lever le pied à ses confrères sur la pratique. «Ils finissent par se dire qu’ils n’ont pas choisi la gynéco-obstétrique pour faire ça.» Selon lui, la révision des lois bioéthiques doit précisément être l’occasion, non pas de remettre l’IVG en cause, mais de repenser son accès et la façon dont ses indications sont posées.

« non pas de remettre l’IVG en cause, mais de repenser son accès et la façon dont ses indications sont posées » : c’est cela oui… Ben voyons. On la connaît celle là. On a déjà eu « ne pas remettre en cause le service public mais le repenser et le moderniser ».

Emplois précaires, salaires inférieurs, violences… Et avec tous ces bonheurs elles voudraient en plus choisir si c’est le moment pour elles d’avoir un enfant ? Non, tant de privilèges tuent les privilèges. Et le voilà, un petit coup de jeune au discours sur ces espèces d’écervelées que sont les femmes, à encadrer au maximum. Ça y est, on leur donne un peu de marges, elles se mettent à faire n’importe quoi.

Consommation d’IVG, Avortements de confort.

Déjà, l’article commence en faisant payer aux femmes le manque de moyens et de personnels. C’est vraiment le pompon. Mais tout au long de l’article, on sent que ce qui gêne, c’est la dimension volontaire et individuelle des choix faits par les femmes. Parce qu’elles décident, on écrit qu’elles consomment. Parce qu’elles décident sans raisons valables (médicales) aux yeux des médecins, on parle de confort…

« À l’origine, les indications d’un avortement impliquaient une détresse matérielle ou psychologique de la femme, elles sont aujourd’hui plus de l’ordre du confort, ce qui n’est pas dans l’esprit de la loi. »

On va tout de suite préciser une chose. L’IVG en France se fait sur DEMANDE d’une femme. Il n’est pas nécessaire d’être sous calmants, SDF ou suicidaire pour en demander une. À la différence de certains pays européens, pour ne prendre que ceux-là. (Petit rappel : Le droit à l’avortement dans l’Union européenne. Philippe Rekacewicz — mai 2008.) Et d’un. En outre, il est important de rappeler que depuis 1976, date à laquelle les premiers chiffres de l’INED par exemple sont disponibles, le nombre d’IVG est resté à peu près stable, c’est à dire autour de 210 000 IVG par an en France, soit : un taux annuel d’IVG pour 1000 femmes de 15 à 49 ans d’environ 14.2 à 14.5,soit environ 0.5 IVG par femme. (sources INED)

Ensuite, l’IVG ayant été dépénalisée, il me semblerait important de souligner qu’il est inadéquat de parler de RECIDIVES. Le discours de criminalisation de l’IVG est toujours bien là, bien vivant, et il se bave tranquillement dans un grand quotidien national.

Ce « glissement » dont parle l’article (la laisse n’est pas assez courte), serait une évolution de la pratique des IVG à des fins d’eugénisme (des doutes sur des anomalies passant en IVG et non en IMG)… et cela à cause de l’allongement de 10 à 12 semaines. En gros, les femmes n’attenderaient plus un « avis médical rigoureux d’une collégialité d’experts » (les hômes, les scientifiques, les neutres !).
Outre le fait que ça me paraît complètement grotesque de présenter cela comme un phénomène débordant les côtes françaises comme un tsunami de féminisme rouge, je pense qu’on se tape un gros effet de loupe, ce qui transparaît, c’est la sempiternelle hargne d’une partie du corps médical face à l’IVG et la contraception. Bon dieu, la femme en face de moi me demande une prescription ou un acte médical, elle me le DEMANDE, ce n’est plus moi qui décide. Elle n’est PAS malade. Je n’ai plus la main. (bruit d’avion qui s’écrase au loin)

Et puis, il faudrait veiller à ne pas tout confondre. L’IVG et l’IMG ce n’est pas la même chose, pas la même démarche, pas les mêmes raisons. En France, 6000 IMG par an environ sont pratiquées. (tiens, je vous file une source « top chrétien » pour montrer ma bonne volonté…)

Mais finalement…

On ressort nos petits chiffres, on est là à expliquer qu’on n’est pas des salopes, on brandit notre droit, on explique qu’on n’a pas trop dépassé les bornes, on reste stables… Mais attendez… Va falloir perdre l’habitude de se justifier comme ça. Parce qu’on risque encore de tourner en rond des lustres comme ça.

(merci à Blog Féministe de m’avoir permis de trouver cette immonde article du Figaro.)

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4 réponses à Criminelles

  1. Solstiss dit :

    bonjour Mademoiselle,
    (prépare ton sac à vomi)
    voilà je suis tombée il y a quelques jours par hasard sur cet article (ne me demande pas comment je suis tombée la dessus j’ai déjà recraché mon déjeuné).
    http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2011/09/21/01016-20110921ARTFIG00620-dans-le-secret-des-meres-qui-accouchent-sous-x.php

    je lis depuis quelques temps ton blog (que je trouve absolument génial [oooh lèche botte va!])
    bref !
    Cette article m’a juste estomaqué, « ces femmes qui refusent d’endossé leur rôle de mères » etc.

    bon je ne sais pas si ça va t’intéresser comme le figaro est un habitué des faits mais ça me titillais depuis quelques jours.

    bonne lecture -|- si on peu dire.

  2. La Gitane dit :

    Re-bonjour Mademoiselle
    A chaque fois que je lis ou que j’entends des discours criminalisant sur l’avortement – je dirais, systématiquement criminalisant et majoritairement prononcés par des hômes – il me vient un exemple, l’exemple le plus parfait que j’aie à ce sujet dans mon entourage.
    Ma meilleure amie a avorté deux fois, à 15 et 18 ans me semble-t-il. La première fois, c’est son copain de l’époque qui l’a accompagnée – je ne la connaissais pas encore; la deuxième fois, c’était moi. Les deux fois, la question ne s’est même pas posée. Retard de règles + test positif = Planning familial sans récupérer les 200000. Examens réglementaires, tout est gratuit, rendez-vous à l’hôpital dans une semaine. Génération biberonnée aux cours d’éducation sexuelle, saint Planning Familial priez pour nous. Heureusement.

    Une semaine, c’est long pour une décision déjà réfléchie, surtout quand on doit supporter les symptômes d’une grossesse que l’on ne veut pas. Mais bon, on a quand même de la chance de pouvoir le faire.

    Je la retrouve à l’hôpital après qu’elle ait pris le médicament. Elle est dans une chambre avec d’autres filles, elle se tord de douleur. Elle m’explique qu’on ne lui a rien expliqué, rien dit. Qu’on lui a montré son échographie alors même qu’elle avait explicitement demandé à ne pas la voir. Mais ce n’est pas sur le ton du désespoir et de la tristesse, plutôt de la colère et l’agacement. Elle n’a jamais été traumatisée par ces avortements, comme on voudrait nous le faire croire.
    On nous dit « La vie ne sera plus jamais la même ». Ah bon? Pourtant, sa vie a été exactement la même depuis, et c’est justement à cette fin qu’elle s’est fait avorter. Elle n’a jamais parlé de garder un enfant autrement qu’en plaisantant. Elle n’a jamais remis en cause son plan de vie, qui impliquait le Bac, les études supérieures, acheter un appartement à Paris. Elle n’a jamais culpabilisé, dérivé, elle n’est pas devenue psychologiquement fragile ou instable.

    Elle a eu, une seule fois, cette phrase « Je n’en parle pas mais j’ai quand même souffert » … ça sonnait plus creux que la tête de Le Pen le jour de l’Aïd. Elle est du genre à « ne pas se dire féministe mais ». Du genre à avoir intégré certains codes sociaux, comme nous tou-te-s, à s’accommoder d’une partie du sexisme ambiant (notamment le paternalisme). Elle a vaguement essayé de coller au modèle de souffrance indicible qu’est censée éprouver la fâme qui a ‘enlevé la vie de son ventre’. Elle a surtout été culpabilisée vis-à-vis de cette souffrance qu’elle ne ressentait pas, et elle a inventé cette façade de souffrance pour ne pas devoir se dire qu’elle n’avait pas de cœur.

    « J’ai avorté et je vais très bien » …? Plutôt « J’ai avorté et je n’y pense plus ». Le jour où ç’a été mon tour d’avoir un retard de règles, elle m’a dit « Au pire, tu vas au planning familial, c’est chiant, c’est long, mais c’est pas si terrible. Et au moins c’est gratuit. » Et si elle a décidé de ne plus jamais se faire avorter, ce n’est pas par culpabilité, à cause de cette indicible souffrance qu’elle éprouverait chaque jour d’avoir ‘tué l’enfant en elle’, c’est plutôt pour ne plus jamais avoir à affronter les médecins, les infirmières, les associations, les Autres, qui pensent, vivent et souffrent à notre place, apparemment.

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