Parcours de Santé

La nouvelle est tombée, pas vraiment d’ailleurs, pas clairement. Il s’agirait d’une rechute. Ma mère a eu un cancer l’année dernière puis il y a eu des bonnes nouvelles, quelques mois paisibles et des fêtes de Noël ensemble. Elle a repris le boulot en quatrième vitesse, centralité de la valeur travail oblige. Après les « c’est pas trop tôt, tu crois ? », elle s’y est remise doucement, avec un mélange de crainte et de plaisir. Elle « adore » son boulot, elle y est entourée d’éducs, de profs, de gentils militants de gauche qui bouquinent des trucs sur la « pensée positive ». Ils l’entourent, lui mitonnent un retour aux petits oignons. À la maison, on avait même pris « quelqu’un » pour « s’occuper de la maison » à la place de maman, pendant « la maladie ». Finalement « on va la garder », on l’appelle par son prénom.

La nouvelle est tombée, donc. Il faut reprendre le train, les mêmes gares, les mêmes horaires, les messages confirmant que je n’ai pas loupé la correspondance, qu’on vienne bien me chercher à telle heure. À la maison, je retrouve les gestes de l’année dernière, la pharmacie, le laboratoire d’analyse, les rendez-vous à la clinique C..

Dimanche soir, on se confirme mutuellement cinquante fois ce qu’on doit faire le lendemain, être à l’heure au rendez-vous, surtout ne pas les faire attendre, tout prévoir, papiers, cartes, chéquiers. Il faut se lever à l’avance car ma mère fait à nouveau tout très lentement.

Ce matin, elle a mis du rouge à lèvre, pour « ressembler à quelque chose ». Il faut rouler doucement, on a le sentiment qu’ils ont mis tous les ralentisseurs de la région sous nos roues, surtout, pas d’accélérations brutales, la déposer devant, aller se garer tout au fond. Il n’a presque plus de places, il va y avoir un monde fou je le sens.

Ça me colle un coup de revoir tout ça, la soufflerie d’air chaud à l’entrée, les portes vitrées automatiques, ma mère qui attend tout seule à quelques mètres de la banque d’accueil. Elle a l’air toute petite depuis qu’elle a enlevé son manteau. Elle attend que je lui ramène son sac avant de s’annoncer à l’accueil. Il est trop lourd pour elle avec tous ses papiers, sa bouteille d’eau, ses pâtes de fruit au cas où, ses médicaments… La salle d’attente est pleine et surchauffée, ils ont choisi la couleur « vert d’eau », c’est reposant paraît-il. Les chaises sont disposées en cercle, on regarde tous nos pieds, ma mère cherche une position sur sa chaise, elle bouge beaucoup, elle est livide. Je plaisante un peu avec la voisine, je lis méticuleusement les d’affiches : responsabilisation du patient, rappel de ce qui désormais sera à sa charge, charte qualité, la clinique s’engage.

On attend depuis maintenant quarante minutes l’anesthésiste pour préparer la biopsie de mercredi. Il arrive avec un air d’homme pressé, se plante à l’entrée de « l’espace » d’attente et prononce notre nom. J’aide ma mère à se relever tandis que le toubib a déjà fait un pas de trois-quart, prêt à partir. Il nous serre la main en me regardant en coin avant de filer devant. Ma mère murmure qu’il n’a pas l’air content que je l’accompagne, je hausse les épaules, elle ajoute doucement que « c’est une vraie tête de con ». Il a l’air de rentrer d’une station de ski huppée, je sens qu’il fait parti de ceux qui savent porter du lin toute la journée sans avoir l’air  tout chiffoné. Il m’énerve déjà. Il marche vite, ma mère se traîne.

Il nous propose d’une façon alambiquée de nous asseoir. Content de sa formule de politesse et de son ton affable, il plonge le nez dans un gros classeur et commence à poser des questions à ma mère sans en lever les yeux. Je suis surprise par les termes techniques mais ma mère semble à peu près comprendre. Elle marque tout de même des temps d’arrêt avant de confirmer certains points, fronce les sourcils, avoue parfois ne pas savoir en baissant le ton. Il relève alors sa tête bronzée pour montrer ses dents blanches et murmurer d’un ton suave que ce n’est pas grave avant de se replonger dans son classeur.

Des allergies connues ? Ma mère lui dit que ça fait quatre fois en quelques mois qu’il l’endort, que ça doit être marqué quelque part. Ça y est, je sens qu’elle a une montée de douleurs, sa voix devient blanche, elle se tortille mollement sur sa chaise. Il lui explique qu’elle doit être à jeun, « à partir de minuit, plus rien, hein ? C’est d’accord madame L. ? ». Oui, oui. On avait répété la liste des questions hier soir, je prends le relais de ma mère, c’est pour ça que je suis venue. Peut-elle prendre ses anti-douleurs pendant la nuit avant l’anesthésie ? Elle ne tiendra pas le coup sinon. J’ai parlé, il a relevé la tête, il me fixe, marque un temps d’arrêt à peine perceptible. La réponse a l’air enfantine, il prend un ton entendu pour nous expliquer qu’elle a le droit, effectivement de les prendre, que c’est comme les prémédications. Les prémédications.

C’est effervescent, j’ajoute, il faut pas mal d’eau pour les boire. Mine patiente, il nous montre entre ses deux doigts manucurés le niveau d’eau qu’elle a le droit de boire. Sourire. Ma mère lui demande si elle peut prendre les autres anti-douleurs normalement. Il ne répond pas, fronce les sourcils. « Autant que je veux ? », reprend ma mère. Il rit doucement, comme un père à la plaisanterie de son jeune enfant : « Madame L., attention ! autant que vous voulez, non ! En respectant le posologie Madame L. ! ». Ma mère blêmit encore un peu, bégaie qu’elle n’est pas débile, je sens que si elle avait assez d’énergie elle gueulerait. Il le sent aussi, se lève et propose, enjoué, de lui prendre la tension. Combien elle a d’habitude ? C’est bien, c’est très bien.

Je me concentre sur la liste des questions : après les anti-douleurs, l’histoire de la ponction. Un médecin avait lancé l’idée, pour soulager maman. Depuis, plus personne n’en parle. Je lui demande, mais ce n’est pas à lui de voir ça, c’est au docteur R.. Sourire, il se replonge dans le grand classeur. Où peut-on trouver le docteur R. ? Il a l’air terriblement agacé. Le docteur R. fait des coloscopies ce matin. Chouette. Je susurre délicieusement une phrase sur les effets du taylorisme médical. Il me fixe, crispé. Ma mère jubile.

Autre chose, il fait très chaud dans la salle d’attente, certaines personnes ont failli faire des malaises. J’ai envie de l’asticoter un peu cet espèce d’abruti fringué en sportswear chicos, pourrait-il faire quelque chose ? Là, c’est terminé, il me fusille du regard, ce n’est tout de même pas à lui de gérer les problèmes de chauffage. Il réfléchit un temps, « Eh bien, ouvrez la fenêtre ». Ma mère glousse. On se lève, porte, poignées de main, phrases mécaniques, secrétaires, carte vitale, quarante euros.

Dans les couloirs, on commence la chasse à l’homme. « Où peut-on trouver le docteur R. ? » Mine surprise. Pourquoi ? Justifications, indications vaseuses. On verra bien, on repart, les couloirs sont interminables.

Une chaise design en plastique, fashion mais inconfortable. Ne t’inquiètes pas maman, je m’occupe de tout, ne bouge pas, tu as de l’eau ? J’ai peur qu’elle fasse un malaise, peur qu’elle tombe, là. Je me sens petite d’un coup. Ça va aller.

Le secrétariat. J’entre de quelques pas à peine, on me demande de sortir du domaine réservé d’un air courroucé. Je sors, me penche en avant, appuyée sur l’encadrement de la porte, je change de ton, elle me gonfle cette dinde avec sa french manucure et ses mèches travaillées. « Il faut que j’arrive à coincer le docteur R. » : du courroux on passe à l’étonnement. Coincer ? Oui, coincer. On nous prie d’attendre. Il va nous consacrer du temps, nous recevoir entre deux coloscopies ! La grâce est sur nous, nous sommes des élues. Il arrive avec ses belles lunettes design et un air interrogateur mêlé de la dose officielle de compréhension. Je sens qu’il nous fait une fleur, je résume la situation, en commençant par les anti-douleurs.

– Ma mère ne dort presque plus, elle a vraiment trop mal, l’Efferalgan n’est pas suffisant…

– Ah… c’est embêtant… le Dafalgan ne marche pas non plus je suppose…

– Je n’en prends même pas quand j’ai une migraine du Dafalgan… y’a pas plus fort ?

– Si, mais elle ne supporte pas la morphine, ça complique tout ! (léger agacement)

– Quelle solution on a en fait ? entre la bombe atomique et le piège à souris y’a rien ? (je le fixe en prenant un air malin)

– Bon ! on pourrait l’hospitaliser pour lui faire des perfusions de Perfalgan… le Perfalgan c’est…

– (le coupant) Je sais ce que c’est, ça fait un an que ma mère en a quand elle est hospitalisée…

– Bon, il y aurait ça… mais on n’a plus de lits disponibles avant… pfff ! enfin, tout ça serait à voir à l’accueil… (il commence à regarder sa montre)

– On nous avait parlé d’une ponction pour la soulager, ce serait jouable ?

– Ah oui, tout à fait… je pourrais la faire demain, si vraiment vous ne pouvez pas attendre. (nous sommes de vraies mômes impatientes maman et moi)

– Ah. (et pourquoi il ne me l’a pas proposé avant ?)

– Normalement c’est au docteur P. de le faire, mercredi. Il faudrait voir ça avec le docteur P. (ton neutre)

– Ok, je vais voir le docteur P. et je reviens, on peut le trouver où ?

– Son secrétariat est proche de l’ambulatoire au fond là bas (fait un geste, et s’en va)

Après une bataille pour trouver un gobelet et donner un efferalgan à ma mère, avec de l’Evian achetée au distributeur, on commence la progression vers le secrétariat du docteur P., très lentement. Maman se traîne de plus en plus, ça fait bien une heure et demie que nous sommes là. On arrive au secrétariat du docteur P. :

– Bonjour madame, on voudrait parler au docteur P.

– C’est pourquoi ? (la secrétaire est en train de tenter de brancher un truc et disparaît sous le bureau)

– (parlant à la secrétaire que je ne vois plus) Ma mère doit faire une biopsie de l’ovaire mercredi…

– Oui et ? (réapparaît)

– Et… nous aurions voulu parler au docteur P. pour qu’il lui fasse également une ponction parce que…

– Le docteur P. est en consultation privée dans le centre ville, et il n’est pas joignable pour l’instant. (ton mécanique)

– (panique à bord, ma mère murmurant de laisser tomber) On s’est mal compris, je suis envoyée par le docteur R. (la tête de con qu’on vient de voir). Il a demandé à ce que docteur machin soit joint tout de suite par vos soins.

– (changement de couleur et de ton) ah, dans ce cas, je vais appeler quelqu’un. Allez en salle d’attente je vous prie.

– Ma mère va tomber dans les pommes d’ici 1/4 d’heure je pense, on ne peut pas attendre.

– Ah ! (se lève en catastrophe, tandis que ma mère trouve la force de me sourire)

Quelques minutes plus tard, ce que je juge être une interne arrive avec un air interrogateur. Je réexplique la situation lorsqu’elle me dit :

– Mademoiselle, vous savez, si elle vient pour une biopsie de l’ovaire, la ponction pleurale ça ne va pas être possible ! (ton didactique)

– Pourquoi ?

– Vous savez (joignant le geste à la parole) l’ovaire, c’est là, les poumons là.

– (Je reste muette un moment avant de me reprendre) Ok. Bon. Ok. Le docteur P. a dit que c’était possible de faire les deux, appelez le immédiatement

– (Hésite et murmure pour elle avant de prendre son courage à deux mains) Oui, mais bon… Euh… C’est qu’il est en consultation privée, je vais le déranger !!

Elle finit par l’appeler, en parlant très vite pour tout dire rapidement, raccroche et bégaie « ah et bien, oui en effet, c’est tout à fait possible. C’est bon, ça sera fait ! ».

Je hoche la tête, j’ai envie de la remercier pour son cours d’anatomie, mais je m’abstiens, ma mère regarde ses pieds, je sens qu’elle n’a plus du tout envie de rire.

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